L'afflux de réfugiés à la lumière d'un extrait de Cioran

Publié le par Eminescu

Le sac de Rome par Genséric (roi des Vandales) en 455, Karl Briullov

Le sac de Rome par Genséric (roi des Vandales) en 455, Karl Briullov

Le texte qui suit, il faut le savoir, a été écrit en 1979. Le philosophe Cioran, lui-même d'origine roumaine, avait vu s'introduire en France ces flots d'Africains censés reconstruire notre pays après la Seconde Guerre mondiale et qui finiront - il n'en faut pas douter - par le détruire. Voilà un texte pour le moins limpide, d'une acuité intellectuelle qui fait défaut à tous les commentateurs actuels. Le point de comparaison qui éclaire notre époque et fait toute la profondeur de son analyse est la fin de l'Empire romain. Les brutes blondes qui ont déferlé d'Europe centrale, et de plus loin encore, ont été remplacées par les Syriens, et les Subsahariens qui s'engouffrent par l'entonnoir d'une Libye que nous avons détruite, une ouverture qui leur a été faite. Les Germains, aussi malheureux - et même plus encore - que nos réfugiés, fuyaient des peuples féroces. Accueillis, employés même comme soldats aux marges de l'Empire, ils se sont révoltés et ont anéanti la cité qui leur avait fait une place en son sein. Ce fut d'abord la bataille d'Andrinople (août 378), puis le déferlement barbare de 406 avec la traversée du Rhin gelé et la prise de Rome par Alaric en 410.

Mais la ville éternelle méritait-elle de perdurer?

Ce peuple de paysans-soldats, qui par son patriotisme sans faille avait étendu au monde l'idéal de mesure de la cité grecque, s'était avachi dans le confort, "ce fatal assoupissement [qui] régnait partout". Oubliant l'austérité de leurs pères, ils préféraient se prélasser dans leurs villas, laissant aux barbares , ceux-là mêmes qui allaient les supplanter, le soin de les défendre. Ces derniers Romains nous ressemblent par bien des aspects. Qui se lèvera de son canapé pour défendre son pays quand la situation l'exigera? Nous aurons le courage peut-être de brandir une pancarte "Je suis Charlie". Mais prendre les armes? Lutter pour sa survie et celle des siens?

Les Européens ont eu, après le chaos des invasions barbares, une vitalité inouïe qui leur est venue d'un mélange assez détonnant de Christianisme et de culture païenne. Les royaumes barbares, qui étaient plus que des cités et moins qu'un empire, ont cherché à reconstituer l'Empire romain, idéal de souveraineté universelle. Charlemagne, Frédéric Barberousse, Charles Quint, Napoléon et même Hitler ont voulu unifier l'Europe. Aucun n'y est parvenu. Ce sont les guerres perpétuelles pour l'hégémonie sur le continent, qui ont permis l'essor technique qui est le propre de l'Occident. La soif de conquête d'un côté, une volonté farouche de survie de l'autre ont conduit ces puissances rivales à exceller.

Cette fureur guerrière a atteint son paroxysme au XXe siècle, avec la Première et la Seconde Guerre Mondiale. La construction européenne qui en a découlé a été comme une pause après un effort démesuré. Aucun de tous les camps ne l'a emporté. On a simplement renoncé à la guerre. Elle nous avait trop coûté. Nous avons cru entrer ainsi dans cette ère de paix universelle, celle de l'Empire romain de jadis, celle du Christianisme et de sa Jérusalem céleste. Triomphe illusoire, qui nous sera fatal. L'histoire est mouvement, lutte perpétuelle. Ceux qui s'arrête en chemin sont rattrapés, dépassés; ils finissent même par être relégués dans l'oubli.

Après cette longue introduction, il faut laisser la parole à Cioran, qui avait compris, il y a trente-cinq ans, où en était notre civilisation. Les événements de ces dernières années lui donnent cruellement raison, comme vous allez le voir...

“Les institutions, les sociétés, les civilisations diffèrent en durée et en signification, tout en étant soumises à une loi qui veut que l’impulsion indomptable, facteur de leur ascension, se relâche et s’assagisse au bout d’un certain temps, la décadence correspondant à un fléchissement de ce générateur de force qu’est le délire.

Après des périodes d’expansion, de démence en fait, celles de déclins semblent sensées, et elles le sont, elles le sont même trop -, ce qui les rend presque aussi funestes que les autres.

Un peuple qui s’est accompli, qui a dépensé ses talents, et a exploité jusqu’au bout les ressources de son génie, expie cette réussite en ne donnant plus rien après. Il a fait son devoir, il aspire à végéter, mais pour son malheur il n’en aura pas la latitude.

Quand les Romains - ou ce qui en restait - voulurent se reposer, ils s’ébranlèrent en masse. On lit dans tel manuel sur les invasions que les Germains qui servaient dans l’armée et dans l’administration de l’Empire prenaient jusqu’au milieu du Ve siècle des noms latins. A partir de ce moment, le nom germanique devint de rigueur. Les seigneurs exténués, en recul dans tous les secteurs, n’étaient plus redoutés ni respectés. A quoi bon s’appeler comme eux ? “Un fatal assouplissement régnait partout”, observait Salvien, le plus acerbe censeur de la déliquescence antique à son dernier stade.

Dans le métro, un soir, je regardais attentivement autour de moi, nous étions tous venus d’ailleurs… Parmi nous pourtant, deux ou trois figures d’ici, silhouettes embarrassées qui avaient l’air de demander pardon d’être là. Le même spectacle à Londres.

Les migrations, aujourd’hui, ne se font plus par déplacements compacts mais par infiltrations successives: on s’insinue petit à petit parmi les “indigènes”, trop exsangues et trop distingués pour s’abaisser à l’idée d’un “territoire”. Après mille ans de vigilance, on ouvre les portes…

Quand on songe aux longues rivalités entre Français et Anglais, puis entre Français et Allemands, on dirait qu’eux tous, en s’affaiblissant réciproquement, n’avaient pour tâche que de hâter l’heure de la déconfiture commune afin que d’autres spécimens d’humanité viennent prendre la relève. De même que l’ancienne, la nouvelle Volkerwanderung [migration de peuple] suscitera une confusion ethnique dont on ne peut prévoir nettement les phases. Devant ces gueules si disparates, l’idée d’une communauté tant soit peu homogène est inconcevable. La possibilité même d’une multitude si hétéroclite suggère que dans l’espace qu’elle occupe n’existait plus, chez les autochtones, le désir de sauvegarder ne fût-ce que l’ombre d’une identité. A Rome, au IIIe siècle de notre ère, sur un million d’habitants, soixante mille seulement auraient été des Latins de souche. Dès qu’un peuple a mené à bien l’idée historique qu’il avait la mission d’incarner, il n’a plus aucun motif de préserver sa différence, de soigner sa singularité, de sauvegarder ses traits au milieu d’un chaos de visages.

Après avoir régenté les deux hémisphères, les Occidentaux sont en passe d’en devenir la risée : des spectres subtils, des fin de race au sens propre du terme, voués à une condition de parias, d’esclaves défaillants et flasques, à laquelle échapperont peut-être les Russes, ces derniers Blancs. C’est qu’ils ont encore de l’orgueil, ce moteur, non, cette cause de l’histoire.”

Cioran, L’Ecartèlement, Gallimard, 1979. Œuvres complètes, pages 1411 et 1412.

Emil Cioran

Emil Cioran

Publié dans Histoire

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