Ne suivez pas les voleurs

Publié le par Eminescu

Ce matin, à un arrêt de bus, j'ai eu la surprise de voir s'avancer vers moi un petit gars de seize ou dix-sept ans. Nous nous serrons la main. Il me connaît, moi pas... Enfin, ça me revient: c'est le petit frère d'un bon pote à moi. Nous faisons un brin de causette. Peu emballé par l'école, il a bifurqué vers un Bac Pro et, en ce froid matin de novembre, il se rend à un stage en entreprise.

-Ouais, je suis agent de sécurité, me lance-t-il, en allumant une roulée. A Intersport.

Habillé en civil, il se promène dans les rayons, observe et suit des voleurs potentiels. Un "jeune" s'est enfermé dans une cabine pour essayer une casquette Nike. Quand il ressort, la casquette a disparu. Mon petit bonhomme prévient discrètement son patron. Au moment de passer en caisse, le voleur se doute de quelque chose. C'est peut-être la présence de vigiles, à la sortie, qui lui met la puce à l'oreille. Il dépose la casquette avant de passer les portiques.

-Celui-là, on l'a raté.

Le petit gars, que passionne son boulot et qui me tutoie comme si on avait toujours été pote, recrache calmement la fumée de sa clope. Il se donne une certaine contenance, mais il n'est pas haut. On dirait un poussin à peine sorti de sa coquille, avec ses cheveux blonds ébouriffés et la moue de ses lèvres en pointe.

-Des fois, on s'embrouille avec de grands malades, me confie-t-il.

Un "jeune" s'est aperçu qu'on l'observait. Il s'apprêtait à glisser des baskets de marque à l'intérieur de son blouson. Ah! la passion des marques chez ces "jeunes"!

-Toi, si je te croise dehors, je te ravage la gueule !

Et, avec un pincement au cœur, j'imaginais une brute enragée en train d'abîmer mon poussin, tard le soir, sur un parking désert.

Une autre fois, ce sont encore trois "jeunes" qui essaient des maillots de foot. Ils ne prennent pas la peine de se cacher en cabine, enfilent shorts et maillots sous leur survêt' tout en se jetant des ballons à la figure. Ils braillent, ricanent et s'insultent. Mon petit gars, auquel l'un deux a vaguement prêté attention, s'en va prévenir son patron.

Ce dernier arrive. Le ton monte.

-Vas-y, quoi, on fait qu'essayer, lance l'un des "jeunes" en écartant les bras et menaçant de ses yeux noirs un homme aux cheveux blancs, de trente ans son aîné. Qu'est-ce que t'as à me casser les couilles, putain !

L'un d'eux reconnaît mon petit agent en civil, derrière le patron.

-C'est lui la balance! C'est ce petit bâtard ! Je l'ai vu !

Il y a, tout près de là, du matériel de musculation. Il s'empare d'un disque de fonte.

-Fils de pute ! Je vais t'exploser le crâne !

Les deux autres repoussent violemment le patron, qui s'affale au milieu de ballons et de survêt', dans un cliquetis de cintres, se saisissent du pauvre petit gars - il cherche en vain à s'échapper. Il se débat, voit s'avancer, effaré, le troisième voyou, brandissant son disque de fonte, la gueule déformée par la haine...

-Si les deux vigiles étaient pas arrivés à ce moment-là, il m'aurait massacré. Dans beaucoup de magasins, les agents, et même les patrons, laissent faire ces mecs-là. Ils ont trop peur.

Eh oui, « ces mecs-là », ces « jeunes », prennent en magasin ce qui leur fait plaisir. Ils chourent. Mais que personne ne s'avise de les déranger : ils sont très susceptibles.

Un bus arrive. Le petit frère de mon pote jette son mégot et monte à l'intérieur.

A plus, petit poussin, fais attention à toi.

Ne suivez pas les voleurs

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