Petite traduction de D'Annunzio pour la fin de l'année

Publié le par Eminescu

En ce dernier jour de l'année 2015, je me suis permis de traduire pour mes lecteurs un beau texte du poète italien Gabriele D'Annunzio: l'incipit du Piacere (roman traduit en français par L'Enfant de Volupté). On y découvrira une description merveilleuse de Rome, un jour de la Saint-Sylvestre qui n'est pas sans rappeler notre mois de décembre aux températures record.

Ce roman appartient à un mouvement littéraire que l'on appelle Décadentisme, dont le représentant le plus célèbre en France est Joris-Karl Huysmans. Il a donné des œuvres maniérées, souvent hermétiques, mais non dénuées de charmes. La prose du Piacere est celle d'un poète: elle est travaillée, rythmée, ciselée. Son personnage principal, Andrea Sperelli (quel beau nom!), est un esthète: il aime les femmes et les œuvres d'art. Il est égoïste, prétentieux, puant pour tout dire, mais fait-on de la bonne littérature avec de gentils personnages?

Gabriele D'Annunzio n'a pas été seulement un poète convaincu de sa supériorité, isolé au milieu de ses livres et de ses tableaux. Ou du moins il ne l'a pas été toute sa vie. Nationaliste engagé, il s'est signalé aussi par des coups d'une audace inouïe. C'est un Charles Péguy, mais qui a survécu à la la "grande boucherie".

En août 1918, alors que l'Italie, on s'en souvient, est en guerre contre l'Autriche, il effectue un vol de plus de mille kilomètres pour larguer au-dessus de Vienne des tracts invitant les Autrichiens à se désolidariser de leur gouvernement et à réclamer l'armistice.

Avec la conférence de paix de Paris (1919), le poète est furieux de voir Fiume (actuelle Rijeka, en Croatie) échoir au nouveau royaume de Yougoslavie: il prend la tête de 2600 hommes, repousse les troupes françaises, britanniques et américaines qui y étaient stationnées et s'empare de la ville. Son gouvernement, qui dure quinze mois, met en avant un programme qui a de quoi surprendre: suffrage universel avec droit de vote des femmes, liberté d'opinion, même en matière religieuse, et, le meilleur pour la fin, dépénalisation de l'homosexualité et des drogues.

Mussolini s'arrangera par la suite pour tenir à l'écart celui que l'on nomme "Vate" (le poète inspiré, le prophète); il craint que ce dernier, dont la popularité est immense, ne lui fasse de l'ombre. Il pousse ainsi D'Annunzio à se retirer dans la magnifique Villa de Gardone Riviera qui lui est achetée par l'Italie fasciste. Voici comment le Duce justifie le budget faramineux qu'il alloue à la rénovation et l'aménagement des lieux: "Quand vous avez une dent pourrie qui vous fait mal, vous pouvez soit la faire arracher, soit la remplir d'or.... dans le cas de D'Annunzio, j'ai choisi la deuxième solution". Voilà un jugement que le dictateur aurait pu garder pour lui. Malgré tout, la villa du poète prend le nom de Vittoriale degli Italiani (mémorial à la gloire du "Vate" et des combattants de la Première Guerre mondiale).

Plaisanterie du Duce mise à part, on retiendra de D'Annunzio que c'est un poète et un patriote qui a su redonner, par sa plume et surtout par son courage, un peu de fierté à une jeune nation souvent méprisée. Qu'il nous serve d'exemple!

Et maintenant, place au texte.

L'année se mourait tout doucement. Le soleil de la Saint-Sylvestre répandait je ne sais quelle tiédeur voilée, particulièrement molle, dorée, presque printanière, dans le ciel de Rome. Les rues étaient toutes aussi bondées que dans les dimanches de mai. Sur la place Barberini, sur la place d'Espagne, une multitude de voitures passaient à toute vitesse ; et des deux places, une rumeur confuse et continue, montant à la Trinité des Monts, à la rue Sixtine, arrivait jusqu'aux salles du palais Zuccari, atténuée.

Les salles s'emplissaient peu à peu du parfum qu'exhalaient dans les vases les fleurs fraîches. Les roses larges et touffues étaient plongées dans des coupes de cristal qui s'élevaient, fines, d'une espèce de tige dorée s'élargissant comme un lis adamantin, à l'image de celles qui se dressent derrière la Vierge, dans le tondo de Sandro Botticelli, à la Galerie Borghèse. Aucune autre forme de coupe ne les égale en élégance : les fleurs dans cette prison diaphane semblent presque se spiritualiser et mieux donner l'image d'une religieuse et amoureuse offrande.

Andrea Sperelli attendait dans ses salles une amante...

Gabriele D'Annunzio, Il Piacere

*adamantin: qui est en rapport avec le diamant.

*tondo: tableau de forme ronde.

Voilà, j'espère que ma traduction vous donnera envie de lire la suite du roman.

Enrico Marchiani, Portrait de Gabriele d'Annunzio en uniforme d' Ardito (les Arditi, les "hardis", étaient un corps spécial de l'armée italienne)

Enrico Marchiani, Portrait de Gabriele d'Annunzio en uniforme d' Ardito (les Arditi, les "hardis", étaient un corps spécial de l'armée italienne)

Publié dans Littérature

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