Trois petits Syriens (Premier épisode: l'appel de Wassil)

Publié le par Eminescu

A titre de rappel, plusieurs jeunes femmes ont été agressées dernièrement dans un train reliant Lille à Tournai. Les agresseurs ? Trois adolescents de douze et treize ans d'origine syrienne. Ils ont commencé à leur caresser les fesses et deux d'entre elles ont dû descendre en catastrophe. Pour finir, l'un d'eux a déclenché une bagarre dans le wagon en voulant forcer une jeune femme de vingt-deux ans à l'embrasser. Dans la cohue, la jeune femme a senti des mains baladeuses lui agripper la poitrine...

Voici une petite nouvelle, ou plutôt le premier épisode d'un feuilleton que j'ai écrit sur le sujet. On me reprochera peut-être d'avoir eu recours à la fiction pour exposer les faits ; je crains, hélas ! qu'elle ne soit en-deçà de la vérité. Pour ce qui est du discours des jeunes Maghrébins, je ne fais que retranscrire ce que me rapportent des collègues travaillant en banlieue – je vous rappelle que j'ai un pied dans l'éducation nationale.

Professeur de français à Lille depuis trente ans, Yvonne avait rarement vu une copie pareille : des bouts de phrases absolument illisibles, aucune orthographe, aucune syntaxe, émergeant ici et là, dans le chaos des gribouillis, des passages en arabe, des insultes et des abréviations de SMS. Elle crut d'abord à une provocation, déchiffra ensuite un nom en tête de page : « Jawad ». Elle se souvint du jeune homme d'origine syrienne qui venait d'arriver dans le collège où elle travaillait. L'agacement fit place à l'embarras. Impossible de noter pareille rédaction. Elle se contenta donc d'un commentaire qui pointait une ou deux lacunes (l'écriture, le niveau de langue), mais qui se voulait encourageant (« avec du travail, je sais que vous pouvez y arriver »).

Il était tard. Elle se frotta les yeux, repoussa le paquet de copies dans un angle de son bureau, juste à l'extérieur du halo de sa lampe. Elle soupira.

Yvonne songeait à tous ces élèves en difficultés réunis dans une même classe de sixième. Venaient s'ajouter de surcroît ces deux petits Syriens...

Qu'allait-on faire d'eux ?

Dans la cour du collège, Jawad consultait ses messages sur l'écran tactile d'un smartphone. Entouré de son copain Naïm et de quelques jeunes d'origine maghrébine, il se tenait à l'abri des surveillants qui confisquaient portables, tablettes et consoles portatives aux récréations de dix et seize heures. Les petits collégiens n'y avaient droit qu'après manger.

Jawad attendait un appel de Wassil, qui avait un an de plus que lui et que son pote Naïm. Wassil avait séché les cours. S'ennuyant au collège, il voulait voir en ville s'il n'y avait pas moyen de s'amuser un peu. Il avait promis de lui faire signe s'il trouvait quelque chose.

Nos trois Syriens étaient arrivés dans le courant de l'été dernier et ils étaient assez déçus par la grisaille qui les entourait, les maisons de briques noircies et les petites Renault qui circulaient dans les rues. Ils n'avaient pas trouvé l'univers rêvé des séries américaines. Ils vivaient dans des HLM réquisitionnés par la mairie. Leurs parents n'étaient pas satisfaits de l'endroit qu'ils trouvaient lugubre, quand bien même la mairie, sous la pression de plusieurs associations, avait fait remettre leurs appartements à neuf.

Nos trois jeunes gens avaient sympathisé avec des fils d'immigrés marocains et algériens, des garçons plus grands, plus frisés et plus foncés qu'eux. Ils se comprenaient grâce à un mélange assez étrange de français et d'arabe. Une sorte de sabir qui leur était propre.

Voici donc une transcription de la conversation de cet après-midi-là.

-Ouais, les Français, c'est tous des tapettes, martelait Toufik, le plus grand de la bande, en regardant un petit gars blond qui sortait à moitié sa console de la poche de sa veste – il brûlait d'envie d'y jouer. Ils savent pas se battre. Tu leur mets une patate dans la gueule, tout de suite ils se mettent à chialer. Ils te poucavent ! Regarde-le, ce pauv' con, je vais lui chourave sa console tout à l'heure. S'il me la file pas direct, je lui fais bouffer du goudron.

Le petit gars remarqua qu'on l'observait. Il rangea sa console et s'éloigna d'un pas mal assuré.

-Et leurs femmes, c'est toutes des salopes, surenchérit un autre, qui voulait se rendre intéressant devant les nouveaux venus. Après tout, ils étaient Arabes eux-aussi, et musulmans ; c'étaient des frères.

Ils reluquèrent un groupe de filles qui se racontaient des histoires de garçons en se coupant la parole à tout bout de champ. Par moments, elles montraient leurs appareils dentaires en riant à gorge déployée. Nos Syriens n'avaient jamais vu dans leur pays des jeunes filles dans des tenues pareilles : malgré le froid, elles portaient des décolletés que couvraient à peine une écharpe et des collants qui moulaient des formes naissantes.

-... T'en choppes une par les cheveux, continua le beau-parleur, tu l'amènes dans les chiottes et je te jure qu'elle te suce.

Il y eut des rires gras. Aucun d'eux n'avait jamais tenté la chose, mais ils avaient envie d'y croire.

Les compagnons de route des Syriens, des hommes à peine plus âgés qu'eux, avaient parlé des Européennes tout au long de l'interminable trajet qui les avait conduit des côtes turques à la Grèce, puis des Balkans à l'Autriche, l'Allemagne et la France. Ils les avaient entretenus de leurs fantasmes. Là-bas, les femmes ne pensent qu'au sexe. On peut les prendre où on veut, quand on veut. Elles aiment sucer, être pénétrées par devant, par derrière.

Elles n'attendaient qu'eux. Tard dans la nuit, ils se masturbaient dans leur sac de couchage.

-Hé ! Qu'est-ce que tu fais toi ?

Un surveillant écarta deux des jeunes hommes qui « couvraient » Jawad. Personne ne l'avait vu venir.

-... Tu sais pas qu'il est interdit d'utiliser ton portable pendant les récréations. Allez ! Donne-moi ça.

Devant ce petit étudiant de vingt-deux ans qui cherchait à se montrer autoritaire, les Maghrébins froncèrent les sourcils.

-Vas-y, c'est quoi ça, Rémy ! (ils appelaient le surveillant par son prénom) Il l'a juste sorti pour regarder un truc. Tu vas pas nous faire chier pour ça quand même !

-Hé ! Attention à ton langage, toi !

-Non, c'est à toi de faire gaffe, intervint Toufik, qui dépassait Rémy d'une bonne tête. Tu t'en prends à un pote à nous, un frère, un muslim.

-Tu me menaces ?

Très en colère, l'autre s'éloigna un peu, comme s'il craignait de commettre une bévue.

-S'il lui choure son portable, marmonna-t-il en secouant la tête, j'appelle mes frères et mes cousins. On lui coupe les couilles.

-De quoi tu parles, Toufik ?

Il revint en se mordant la lèvre inférieure.

-Non rien, laisse tomber.

-Allez, Rémy, ça se fait pas... lança le petit Billel, le plus diplomate de la bande. Ce mec-là, il vient de Syrie. Il comprend à peine le français. Il savait pas...

-C'est pas la première fois.

-Allez, tu sais ce qu'il a vécu... Tu peux bien lui laisser une chance...

L'étudiant perdait peu à peu sa détermination. Il se souvint des consignes de deux enseignants lors de la réunion de début d'année. Il fallait tenir compte des différences culturelles et se montrer compréhensif, eu égard à ce qu'ils avaient connu.

Il battit en retraite.

-Bon, ça va pour cette fois. Mais il faut que vous lui expliquiez le règlement. Ça marche, les gars?

-Ouais, c'est ça, répondit Toufik en se tournant à peine vers lui.

-... Sale bâtard! ajouta-t-il bientôt en crachant dans sa direction. Fais bien gaffe à tes couilles!

Le surveillant avait atteint l'autre bout de la cour quand le portable de Jawad sonna.

-Ouais, c'est Wassil, entendit-il. Je suis à la gare. Putain, les gars, il y de la meuf ! Allez, rappliquez !

-OK ! On arrive !

Le corps du jeune homme, nouvellement pubère, fut traversé d'une onde de désir. Les filles qu'il avait sous les yeux étaient trop jeunes, pas assez gaulées. Ils rêvaient de fesses rebondies et de seins lourds.

-Wassil est à la gare. Il faut qu'on le rejoigne, lança-t-il à Naïm.

Putain ! Se barrer de ce collège, échapper à ces putain de profs ! Qu'est-ce qu'il se foutait de leurs cours de merde et de leurs contrôles à la con !

Le smartphone de notre pauvre Syrien

Le smartphone de notre pauvre Syrien

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