Le Mur de l'humiliation

Publié le par Eminescu

Le harcèlement est une thématique qui me tient à cœur. Je la développe dans La rage et la résignation. (Voici l'article que je consacre à ce sujet: Les blessures intérieures) et la développe plus particulièrement dans Ne nous laissez pas seuls, mon dernier roman. Je l'ai vécu moi-même pendant mon adolescence, ce qui m'a profondément marqué. Il y a vingt ans, je me disais que, contrairement aux coups, les mots ne pouvaient pas faire de mal. Je me rends compte aujourd'hui qu'ils peuvent être beaucoup plus dévastateurs sur le long terme.

Mais commençons par le titre de cet article.

Le Mur de l'humiliation est un très beau film de Charles Binamé, un film américain sorti en 2011. Il est à la fois poignant et éducatif, juste, mais jamais vulgaire. Vous pouvez le montrer à vos enfants, plutôt à la fin du collège et au lycée, ou en profiter vous-même. Certaines séquences vous feront monter les larmes aux yeux. Je vous le garantis.

L'histoire?

Taylor Hillridge reçoit de la part de sa mère un ordinateur pour ses dix-sept ans. La jeune fille est folle de joie, mais elle va vite déchanter après s'être inscrite sur un réseau social. Elle a eu, par le passé, maille à partir avec une certaine Linsday, qui se venge en faisant courir des bruits sur le Net. Chaque fois qu'elle ouvre son ordinateur, Taylor découvre de nouvelles monstruosités sur son compte. Ce sont autant de coups de poignard qu'on lui porte. Au lycée, tout le monde se dresse contre elle et ses amies l'abandonnent les unes après les autres. Pour la jeune fille, c'est la descente aux enfers...

Sans être démonstratif, ce film permet de mesurer l'ampleur des dégâts psychologiques que peut générer le harcèlement. C'est un type de travers que l'on retrouve, hélas! dans tous les établissements et contre lequel je me bats en tant qu'enseignant. Je suis assez indulgent avec mes élèves, mais, s'il y a une chose sur laquelle je ne transige pas, c'est celle-là. Je ne puis me résoudre à voir quelqu'un vivre ce que j'ai vécu, que ce soit un gamin, d'ailleurs, ou un prof en bute à l'animosité de mes collègues.

Le harcèlement dans mon dernier roman, à présent...

Dans Ne nous laissez pas seuls, il n'est pas question de cyber-harcèlement, comme dans Le Mur de l'humiliation, mais de harcèlement tout court. Du harcèlement le plus banal qui soit. La cible est toujours la même. Un petit nouveau, pauvre, isolé, différent.

J'ai voulu montrer comment les choses s'installent. Peu à peu. Mon personnage cherche d'abord à se faire des amis. On le rejette, puis on se moque de lui, de sa famille, de son apparence physique. Enfin, la méchanceté gagne en intensité. Comme il a les cheveux longs, on le fait passer pour un p*. Deux ou trois élèves venaient le titiller; c'est bientôt une partie du collège qui se ligue contre lui. Et notre jeune adolescent est aux aguets. Il cherche refuge parmi des élèves beaucoup plus jeunes avec lesquels il n'a pas beaucoup d'affinités, mais qui le laissent tranquille. Mais on le traque et il doit se cacher, ici et là, comme il peut, se faire oublier, s'esquiver.

Sa vie devient un cauchemar. Il finit par penser au pire.

Je n'en dis pas plus, mais vous laisse, en guise de conclusion, un long extrait.

Bien que leurs parents fussent en froid, Baptiste restait toujours avec Ramadier et ses copains. On fit entrer d'abord les sixièmes. Comme il s'était glissé dans leur groupe et qu'il n'était guère plus grand qu'eux, il put s'installer avec ses amis, sur la table la plus éloignée des profs.

Il ôta le papier d'une papillote, jeta un coup d’œil vague à la citation à l'intérieur.

–Putain, elles sont à la pâte de fruit, pesta-t-il, afin de jouer les gars blasés en ce jour de fête. D'autres groupes affluaient dans la grande salle ornée de guirlandes. Il rejeta la friandise en reniflant, s'empara de son couteau avec lequel il se mit à tapoter son assiette.

–Reebok ! lança Coulaud, déformant le nom de famille de Baptiste. Ça te fait rien si on se pose à côté de toi ?

Sans attendre de réponse, il se joignit aux sixièmes ; il était accompagné de ses acolytes, Dumouchel et Ferraton. Ce dernier considéra la papillote qui traînait au milieu de la table, s'empara du papier à côté.

–« Les plus cons sont ceux qui ont les cheveux longs » lut-il... Non, je déconne !

Coulaud appuya son coude sur la chaise de Baptiste.

–On se voit plus. La prof de SVT nous a changé de place. Tu traînes jamais avec nous dans la cour ou à la cantoche. On dirait, j'sais pas, que tu nous évites. C'est con, on se marre bien avec toi...

Le visage de son interlocuteur s'assombrit. Baptiste ne supportait plus les moqueries acerbes de la petite bande sur « les chevelus », « les hippies » et « les fumeurs de hasch ». Dumouchel répétait à qui voulait l'entendre que Mitch tardait à payer à son père quelques sacs de ciment. Parfois, ils sous-entendaient que Mme Risbourk s'occupait mal du petit frère, reprenant en cela les ragots que colportaient leurs parents.

Les entrées arrivèrent : du pâté en croûte accompagné d'olives et de cornichons.

Coulaud s’empiffrait.

–Trop bon, commenta-t-il en crachant ses noyaux d'olive dans l'assiette de Baptiste.

–Arrête, c'est dégueulasse.

Encouragés par son agacement, les deux autres crachèrent des noyaux à leur tour, cherchant à atteindre son verre. L'un d'eux y parvint. Ils poussèrent des vivats.

Les petits sixièmes se tenaient cois. Ils se faisaient le plus petit possible afin de ne pas attirer l'attention des trois redoutables gaillards.

Après le pâté en croûte, on apporta des cuisses de dinde. Elles baignaient dans leur jus, dans un grand plateau de fer blanc.

Coulaud, Dumouchel et Ferraton se servirent d'abord. Quand ce fut le tour de Baptiste, Dumouchel retint sa part en plantant dedans sa fourchette qu'il tenait à pleine main.

–Ça, je le garde pour moi. Ton père a qu'à payer ce qu'il nous doit. Les chevelus ont pas à faire la loi chez nous.

–Eh oui ! commenta Coulaud, eh oui ! Ton père est un voleur...

N'osant pas répondre, Baptiste se tourna un peu de côté, protégea son assiette de son bras et mangea en silence ses pommes dauphine.

–Qu'est-ce qu'il y a ? Tu pleures pas pour ça quand même ?

–C'est juste une cuisse de dinde. Son père, il en a pris pour quatre ou cinq cents balles au mien.

–C'est pas mon père...

Ferraton, en face, lui donnait des coups de pieds. Non content de frapper genoux et tibias, il cherchait à le toucher dans le bas-ventre en s'enfonçant dans sa chaise.

Comme il y allait de plus en plus fort, Baptiste se récria brusquement. Un prof, qui revenait des toilettes, s'arrêta à l'autre bout de la table.

–Pourquoi tu cries, Baptiste ? demanda Ferraton, l'air de rien. C'est pas parce que c'est Noël qu'il faut faire n'importe quoi...

L'enseignant promena un regard absent sur l'ensemble de la tablée : de petits élèves de sixième aux visages poupins, assez intimidés, et, au milieu d'eux, trois intrus, grands et sûrs d'eux. Il ouvrit la bouche, puis, comme s'il se ravisait, la referma et retourna à la table des professeurs d'un pas mal assuré.

Le Mur de l'humiliation

Publié dans Romans

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