Ne nous laissez pas seuls - mon dernier roman

Publié le par Eminescu

La mise en ligne sur la boutique Amazon est allée plus vite que prévu. Ne nous laissez pas seuls, mon dernier roman, paraîtra sous peu en format ebook.

Décidément, j'aurai beaucoup travaillé en ce samedi 15 octobre. Un article sur la présidentielle américaine (Hillary Clinton face à Donald Trump), ce matin, repas rapide, petite sieste, une demi-heure de marche dans les bois et, de retour à mon bureau, je crée une couverture et écris une courte présentation.

Tout est allé très vite. Je n'arrive pas à y croire.

L'idée de ce texte m'est venue au mois de novembre de l'année dernière, à mon retour du Mexique. Je sortais d'une journée de cours harassante. Le temps était au gris depuis plusieurs jours, il faisait nuit. Pour tout dire, j'étais profondément déprimé. Je tournais dans ma tête mes déboires amoureux et je ressentais au fond du coeur une déception vague et lancinante. La pluie dégoulinait du toit de ma petite ferme. Je me sentais bien seul en rentrant chez moi.

Je repensais au collège, à l'adolescent que j'étais, vif, dynamique, et pourtant tourmenté. Mon destin ne s'est-il pas noué à ce moment-là de mon existence? me disais-je. N'est-ce pas, quelque part, en ces années 90, que mon caractère s'est développé, ma personnalité a pris forme? Je suis devenu l'homme que je suis aujourd'hui, mais, dans un autre milieu, avec des parents différents, j'aurais pu être tout autre.

Comme souvent, dans les moments de créativité, tout est parti d'une image. J'ai vu un adolescent de petite taille qui éclatait en sanglots dans ma salle de classe. Le professeur que je suis devenu consolait, comme il pouvait, le jeune homme que j'étais.

Je me suis mis au travail pendant les vacances de Noël. J'ai écrit tous les jours, même pendant les fêtes, et couché un premier jet, par ailleurs inachevé. Deux récits se développaient parallèlement et s'entrecroisaient: celui du narrateur, un professeur emporté, et celui de l'un de ses élèves, à la troisième personne.

Je tiens à préciser que mon roman n'est pas autobiographique. Delorme ne vient pas, comme moi, de Lozère, mais de Lyon. Baptiste n'est pas un campagnard du cru, mais un petit gars dont les parents sont des hippies. J'ai voulu les différencier, créer une opposition marquée. L'action se déroule dans une petite bourgade d'Ardèche; ce département est plus connu et correspond mieux aux baba cools que ma Lozère natale.

Début 2016, j'ai laissé reposer mon travail et, aux vacances de février, me suis consacré à l'écriture des Frères Muslims - une série de nouvelles satiriques. Je n'ai repris mon texte qu'aux vacances de printemps. J'ai trouvé alors le narrateur trop emporté; aussi j'ai ménagé, dans un deuxième jet, une montée de la tension et concentré davantage l'intrigue.

Pendant les grandes vacances, j'ai condensé de longs retours en arrière sur le parcours de Delorme, le narrateur, et développé les épisodes traitant de Baptiste, afin de donner à l'histoire une plus grande unité. J'ai écrit, à la main, une fin dont je suis assez satisfait. Comme je le disais, dans un article du mois d'août (L'écorché vif), j'ai laissé ensuite reposer la belle quinze jours. J'ai repris Ne nous laissez pas seuls. Deux passages juraient dans l'ensemble. Il m'a fallu les remanier.

Rentrée 2016, rentrée difficile avec la réforme des collèges qui entre en vigueur. Reprise du texte - une énième fois - lecture à tête reposée: plus qu'un chapitre à retravailler. Relecture pour la partie orthographe - c'est beaucoup plus long qu'on ne pense - et, cet après-midi, enfin, je publie mon texte sur Amazon.

Soulagement. Joie. Peu importe ce que mes lecteurs vont en penser. J'ai achevé mon œuvre, crevé un abcès, consolé le petit garçon qui pleurait en moi.

Ne nous laissez pas seuls sera disponible dans quelques jours. Il faut savoir, et je terminerai là-dessus, que j'ai conçu ce roman spécialement pour être lu en format ebook. Les chapitres sont courts, la conduite du récit nerveuse. D'autre part, les dialogues, comme vous pourrez le constater, sont vivants. Dans les chapitres suivants, ils sont même assez crus...

Je place ci-dessous un long extrait en avant première.

En octobre 92, l'air de la salle des professeurs, comme de tous les lieux publics, était respirable depuis peu ; grâce à la loi Evin, les fumeurs étaient confinés dans une pièce attenante et il ne nous parvenait qu'une vague odeur de cigarette en lieu et place des volutes de fumée que nous avions connues. Un tantinet en retard, Nadège et moi arrivions juste avant la sonnerie de huit heures. Elle était alors plus mince et j'étais moins chauve.

Tous les regards étaient tournés vers notre chef d'établissement qui annonçait, à ce que je compris, la venue d'un nouvel élève ; de temps à autre, il remontait son jean trop large.

... Il vient d'Aubenas et je l'ai mis en quatrième 3.

La quatrième 3 ! C'était une de mes classe, et pas des plus sympathiques.

S'il vient d'Aubenas, c'est qu'il s'est fait virer, je suppose ? demanda une collègue.

Ça, je ne peux pas vous le dire. Je ne connais pas ces gens-là.

Il arrive un mois après la rentrée, il y a forcément une raison...

Ils l'auront pas gardé longtemps, s'exclama un autre, qui tenait pour certaine l'hypothèse de l'exclusion.

Je soupirai. Il ne manquait plus que cela. Un petit dur, dans une classe où régnait déjà un mauvais état d'esprit... Qui venait s'ajouter à des élèves qui ne fichaient rien...

J'avais cours avec eux à dix heures, deux heures de français d'une traite.

Arrête de râler ! s'exclama Nadège. Qu'est-ce qui te dit que ce sera un élève difficile ? Tu l'as pas encore vu !

Après la récréation, j'allais chercher mes quatrièmes dans la cour, leur fis un signe de la main et montai dans ma classe d'un bon pas, sans me retourner. Ils me suivirent. Laura me rattrapa.

Monsieur, vous saviez qu'il y a un nouveau ?

Bien sûr que je le sais.

Il s'appelle Baptiste. C'est un garçon et il a les cheveux longs.

–Toi aussi, tu as les cheveux longs.

Moi, c'est pas pareil, je suis une fille, répliqua-t-elle avec son plus beau sourire.

Ah ! Les préjugés...

Les élèves se mirent en rangs par deux le long du couloir. Je le remarquai, en dehors de la file. Il était aussi petit qu'un sixième, avec une épaisse chevelure, châtain, bouclée, qui lui retombait sur la nuque. D'un mouvement du bras, je l'invitai à rentrer dans le rang.

J'ouvris la porte de ma salle. Ses vitres donnaient sur la Fontaulière, et ses peupliers qu'enveloppait la brume du matin.

Allez-y !

Quoiqu' assez mince, je mesurais un bon mètre quatre-vingts – par la suite, je devais me voûter – et je tâchai, en adoptant une mine sévère, d'intimider les adolescents qui défilaient devant moi.

Le petit nouveau fut attiré comme un aimant par Coulaud, un élève musclé, qui fumait dans les toilettes je l'avais mis à part, au fond de ma salle.

–Toi, fis-je, en désignant du doigt ce « Baptiste », tu vas venir ici.

Et je lui montrai une place libre à côté de Laura, juste en face de mon bureau.

Il s'exécuta à contrecœur.

Comme je le redoutais, les quelques durs de la classe cherchèrent à se rendre intéressants devant le nouveau venu. Cette manie de se donner en spectacle est, je crois, ce qui m'irritait alors le plus. A ce moment-là de ma carrière, il ne fallait pas trop me chercher. J'étais en train de copier au tableau une leçon de grammaire. Je cassai ma craie, me retournai et distribuai quelques centaines de lignes. « Je ne ferai plus de remarques idiotes dans le dos du professeur » et « A l'avenir, je ne me tiendrai plus de travers sur ma chaise, à rire bêtement ».

De quoi refroidir l'ambiance.

En deuxième heure, je donnai une série d'exercices à commencer en classe et à terminer à la maison. Je n'entendis plus que le crissement des stylos à plume sur le papier.

Tous étaient au travail, sauf le nouveau qui regardait par la fenêtre.

–Je ne t'ai pas donné quelque chose à faire ? lui demandai-je assez sèchement.

–Si, mais j'y comprends rien.

–Tu ne comprends pas ou tu ne cherches pas à comprendre ?

–C'est trop compliqué. On pourrait pas faire le début ensemble ? Dans mon ancien collège, la prof...

–Ne me dis pas ce que je dois faire, le coupai-je. On a copié une leçon tout à l'heure. Tu n'as qu'à t'y reporter.

Il se mit à se gratter la tête et à griffonner laborieusement. Son écriture maladroite contrastait avec les lettres bien rondes de Laura.

–... Et puis, tu resteras un peu à la fin de l'heure. Une petite mise au point s'impose.

L'adolescent chercha à s'échapper incognito à la sonnerie. Je le hélai d'une voix qui ne souffrait pas de réplique. Il fit marche arrière, la tête basse, grimaçant. Décidément, je n'aimais pas l'insolence de son petit rictus.

–Je ne t'avais pas dit que je voulais te parler à la fin du cours ?

Quelques élèves, dont Laura, écoutaient par la porte grande ouverte.

–... Vous pouvez vous en aller, mesdemoiselles. Ce qui se passe ici, c'est entre lui et moi !

Les têtes disparurent de l'embrasure de la porte.

François Saurel, Ne nous laissez pas seuls

Le retour du fils prodigue de Rembrandt.

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