Parlez-moi d'amour... (Ne nous laissez pas seuls)

Publié le par Eminescu

Difficile d'écrire une belle scène d'amour sans tomber dans le cliché ou la niaiserie.

Dans mon dernier roman, Ne nous laissez pas seuls, je fais courir une intrigue secondaire, parallèlement à la principale, comme je l'explique dans un précédent article:  on y suit les rêves de gloire du narrateur, un enseignant de trente-cinq ans, ainsi que ses déboires amoureux.

J'ai conçu les chapitres qui lui sont consacrés comme des pauses narratives, autant de petits bijoux que j'ai travaillés avec le plus grand soin. Le récit principal est riche en dialogues, en descriptions, en confrontations; ce sont des "scènes", au sens où l'entendent les théoriciens américains, qui font avancer l'histoire vers la chute finale. Au contraire, ces pauses narratives racontent avec beaucoup de recul des événements souvent antérieurs; l'imparfait domine et les propos sont rapportés au discours direct.

Mon premier jet comportait un récit très développé des tentatives d'approche du narrateur, François Delorme, le professeur de français. Le passage où il devait embrasser Nadège usait de tous les poncifs des grands films hollywoodiens: pluie, dialogues passionnées, baiser fougueux. Malgré les diatribes très aigres qui éclatent souvent dans ce blog, je suis un grand romantique. Que voulez-vous? On ne se refait pas.

Rassurez-vous cependant, je vous épargnerai cette première version. Elle jurait avec le reste de l'histoire. François Delorme y prenait le pas sur Baptiste Risbourk, qui est quand même le personnage principal. Par ailleurs, cette déclaration d'amour correspondait à un adolescent attardé, pas à un enseignant de plus de trente ans.

Mais l'amour nous rend mièvre, me direz-vous. Je vous l'accorde. Mon narrateur montre toute sa sensibilité, sa fragilité, dirai-je, dans la version définitive. Il ne déclare pas sa flamme face à face, mais par le biais d'une lettre - ah! les profs de français et leur manie de l'écriture! Afin de ne pas faire traîner en longueur le chapitre, cette lettre donne lieu à l'échange de regards qui suit, échange bref, mais intense.

J'ai voulu, enfin, dans un dernier paragraphe, livrer la confidence du vieil homme fatigué qu'est devenu le narrateur. Cette envolée lyrique, quoique concise et pleine de retenue, est sûrement fleur bleue, romantique à souhait; elle n'est peut-être pas, néanmoins, dénuée de charmes.

A vous de juger...

Je devins plus humble. Plutôt que de fanfaronner, j'eus pour Nadège de petites attentions. Il m'arriva par mégarde d'occuper une salle où elle avait cours. Mes élèves durent sortir, les siens prendre ensuite leur place, ce qui lui fit perdre cinq bonnes minutes. Pour me faire pardonner, je lui offris une boîte de chocolats que j'achetai à Lyon chez un chocolatier réputé. Je m'enquis de la date de son anniversaire et déposai ce jour-là un petit bouquet dans son casier.

Je croyais remonter dans son estime. J'étais persuadé même qu'elle commençait à s'intéresser à moi. Un soir, cependant, je la vis quitter l'établissement en compagnie d'Hervé.

J'étais désemparé, aux abois.

Les deux tourtereaux s'en allaient peut-être boire un verre. Ils iraient ensuite au cinéma et... qui sait ?

De retour chez moi, je décidai dans mon désespoir de tenter le tout pour le tout. Comme un adolescent – mes anciens élèves riront s'ils me lisent – je passai une partie de la nuit à écrire une lettre. Une déclaration d'amour enflammée. Je ne m'embarrassai pas de grandes phrases et de procédés rhétoriques. Je couchai simplement mes sentiments sur le papier.

Je cachetai mes feuillets dans une enveloppe et la glissai, le lendemain, dans le casier de Nadège. Je n'avais pas dormi de la nuit et j'étais l'un des premiers à arriver en salle des professeurs. On devinera sans peine l'angoisse qui m'étreignait tandis que j'attendais sa venue. Peut-être avait-elle cédé aux avances d'Hervé, auquel cas j'allais me couvrir de ridicule. Elle s'amuserait de ma lettre, en parlerait à Agnès, dont elle était proche. Cette dernière le répéterait autour d'elle et mes collègues, qui me trouvaient hautain, feraient les gorges chaudes de mes déboires amoureux.

Elle arriva. Comme dans un rêve, je la vis ouvrir son casier, paraître surprise d'y trouver une enveloppe, la prendre, la décacheter et en tirer mes feuillets.

Elle rougit fortement, puis s'en alla s'asseoir en face de moi. Quand elle eut fini de lire ma lettre, elle en pressa les feuilles contre sa poitrine et me regarda avec des étoiles dans les yeux.

Plus tard, je devais connaître avec elle d'autres moments de pur bonheur, des baisers, des étreintes, la volupté, et ces instants partagés qui sont, très certainement, les seules joies de nos existences fugitives et décevantes. Aucun, cependant, ne devait égaler ce regard et ce sourire d'une jeune femme qui me disait « oui ».

François Saurel, Ne nous laissez pas seuls

Ne nous laissez pas seuls - mon dernier roman.

Ne nous laissez pas seuls - mon dernier roman.

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