Les adolescents sont souvent pervers

Publié le par Eminescu

Ferraton, dans Ne nous laissez pas seuls, est assurément le personnage le plus singulier que mon imagination ait enfanté. Un peu en retrait par rapport à ses deux copains, il révèle sa vraie nature au fil des chapitres et occupe sur la fin une place prépondérante. La brutalité d'abord avec Coulaud et le grand Dumouchel. La perversité ensuite avec Ferraton.

Ce Ferraton m'est apparu comme un fils à papa, friqué, sportif, habillé de marques, aux cheveux en brosse - comme on les portait souvent dans les années 90 - d'un blond vénitien, enduits de gel. Le minois parsemé de taches de rousseurs, il arbore un large sourire, sourire que son appareil dentaire rend particulièrement inquiétant.

A l'occasion, je publierai un extrait très dur, dans les toilettes, où mon héros se voit confronté à nouveau à ce harcèlement auquel il croyait avoir échappé. L'odeur doucereuse des excréments, des WC aux portes si hautes que l'on peut voir par dessous, aux murs de séparation si bas que l'on peut si agripper pour voir par dessus... Un personnage comme on en trouve chez Stephen King fait irruption au moment où mon héros est le plus vulnérable.

Je me suis laissé porter par mon imagination, ai voulu, par la violence et le réalisme de la scène, m'inscrire en faux avec cette littérature jeunesse où les ados ne disent jamais de gros mots et se sentent victimes de violences quand on les bouscule. Je vous assure que mon texte vous secoue.

Mais, un moment, je me suis demandé si je n'étais pas allé trop loin. Qui allait bien pouvoir lire toutes ses horreurs? Tout cela n'était-il pas un peu excessif? Des spectres assez effrayants remontent parfois de mon inconscient, Ferraton en fait partie. Il est bon de les conjurer grâce à la littérature, mais le lecteur risquait de trouver ce spectre assez incongru.

Un incident survenu il y a quelque temps m'a prouvé que la fiction n'était pas, hélas! en deçà de la réalité.

Il s'agit d'un petit élève que j'appellerai Théo, élève sans histoire, discret, travailleur, sympathique, qui a littéralement explosé en plein cours. Je l'ai vu tout à coup trembler, se mettre à crier, à délirer. Une scène très déstabilisante. Nous avons dû appeler les pompiers en urgence. Le pauvre gamin est resté quelques heures, sous surveillance, à l'hôpital.

Suite à cette crise, j'apprends par son père qu'il ne dort plus, ou très peu, depuis des semaines. Il est irritable à la maison, s'énerve pour de petits riens. Au collège, il a tout gardé pour lui. N'y tenant plus, enfin, il a craqué.

Pourquoi?

A cause d'un élève, dans sa classe, qui l'a pris pour souffre-douleur. Théo vit seul avec son père, sa mère le délaisse. L'autre l'a appris. Jusque là, il lui faisait des croche-pieds dans les escaliers, crachait dans son assiette à la cantine. Il se met alors à raconter à tout le monde que sa mère fait la "pute" à Mende. Obsédé par sa victime, il la traque partout, à tout moment de la journée, lui souffle des insultes à l'oreille, glisse des mots dans son sac. Son plus grand plaisir est de voir la réaction de l'élève qu'il harcèle. On m'excusera les détails: un jour, il essaie de lui enfoncer une brosse à WC dans le derrière en lui expliquant que, en tant que fils de prostituée, il apprécie forcément la sodomie.

L'élève en question a été exclu une semaine seulement. La réforme de Najat Belkacem nous oblige à être "bienveillants". Le pauvre garçon pourrait être traumatisé par une exclusion définitive. Et puis, de toute façon, il faut bien le scolariser quelque part. Ses parents se sont battus aussi, becs et ongles, pour lui trouver des excuses, et avec une mauvaise foi révoltante.

Toujours est-il qu'à son retour, je lui ai promis une heure de retenue chaque fois qu'il s'aviserait ne serait-ce que d'approcher mon Théo. Et mon Théo, qui a été beaucoup secoué par cette affaire et craignait le regard de ses camarades en revenant de l'hôpital, reprend peu à peu confiance en lui. Il participe en cours et fait son petit bonhomme de chemin.

On me dira que je ne vois sûrement pas tout et que les moqueries sont peut-être plus sournoises, plus dissimulées. Je les combattrai avec la plus grande fermeté. J'ose espérer que le droit et la discipline auront encore le dessus sur cette méchanceté gratuite, cette détestable perversité.

Voilà pour mon Théo. Son histoire ressemble, à bien des égards, à celle de Baptiste, dans Ne nous laissez pas seuls. Tous deux, parce que différents, parce que fragiles, attirent à eux des garçons dont le comportement relève de la psychiatrie. Et je tiens à préciser que j'ai été confronté à cet incident après avoir publié mon roman.

Bonne continuation à mon Théo - à qui je dédie ce texte - et que son tortionnaire (je n'ai pas d'autre mot) en vienne à des rapports plus sains avec ceux qui n'ont pas eu, dans la vie, la même chance que lui.

Dans mon imagination, Ferraton a des taches de rousseur et un sourire nettement plus inquiétant.

Dans mon imagination, Ferraton a des taches de rousseur et un sourire nettement plus inquiétant.

Publié dans Romans

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