Excursion à Grignan (II)

Publié le par Eminescu

La roche où nous nous trouvons est occupée depuis l'âge de bronze. C'est un lieu stratégique dominant la vallée du Rhône – axe important de commerce et de communication depuis la plus haute antiquité. Au Moyen Âge, une première grande famille y fait construire un château dont il ne reste plus rien ; il devait exister également une petite chapelle fort ancienne. Grignan revient bientôt à la famille des Adhémar. L'un d'entre eux, Adhémar de Monteil, évêque du Puy-en-Velay, est légat du pape lors de la première croisade et prend une part active au siège d'Antioche en 1097, où un chapelain, devant lui, porte la Sainte Lance, retrouvée peu de temps auparavant. Cette famille donne son nom à la ville de Montélimar, Montilium Adhemarii ou « mont d'Adhémar ».

 

De retour de Marseille, où il convient d'une alliance avec les Médicis par le biais d'un mariage – son fils Henri II épousera la célèbre Catherine -, François Ier fait une halte à Grignan. Louis Adhémar devient ambassadeur à Rome et, marqué par ces voyages, il fait refaire la façade du château dans le goût de la Renaissance. Sur le flanc du rocher, il fait construire encore la collégiale Saint-Sauveur. Un lieu de culte pour le moins curieux, surmonté d'une terrasse et d'un balcon, dominé, presque écrasé par le château. Les Comtes de Grignan - la baronnie est érigée en comté par Henri II – marchent sur le toit de la maison de Dieu. Il faut voir dans la disposition des édifices un symbole du rapport nouveau qui s'installe en Europe entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Avec l'avènement de la Renaissance, le premier prend le pas sur le second. Les souverains d'Europe s'émancipent de la tutelle de l’Église. Les troupes de Charles Quint saccagent Rome en 1527 et Henri VIII crée sa propre religion pour pouvoir se remarier à sa convenance. Qu'un souverain puisse s'humilier comme l'empereur germanique auprès du pape, à Canossa, devient impensable. Le Moyen Âge était essentiellement religieux, l'élite des siècles suivants sera humaniste.

 

On en vient à François, ce « grand homme, fort bien fait, laid » (aux dires de Saint-Simon) qui épouse « la plus jolie fille de France », dont la mère n'est autre que Madame de Sévigné. François étant nommé lieutenant-général de Provence par Louis XIV, le couple quitte Paris pour le midi. La femme de lettres, qui réside tantôt à Paris, tantôt aux Rochers, en Bretagne, se trouve ainsi séparée de sa fille, qu'elle aime d'un amour exclusif et envahissant. Commence une correspondance qui ne sera publiée que plus tard, au XVIIIe siècle, par la petite-fille de la Marquise. On y lit uniquement les lettres de cette dernière, ce qui fait du tout une sorte de dialogue à une voix, comme si la mère prenait toute la place. Un chef d’œuvre littéraire, dans tous les cas, et un document historique de premier ordre.

 

La visite peut commencer. Nous découvrons un appartement et, à écouter notre guide sur le mode de vie des Grignan, je comprends mieux les spécificités du XVIIe siècle, le Grand Siècle. L’individu n'a guère d'intimité – les grandes dames reçoivent dans leur chambre, sur leur lit, poudrées, fardées, et les différentes pièces du château grouillent de domestiques. La vie n'a de sens que dans son rapport aux autres, son idéal est un idéal de sociabilité. Comme on est loin du poète romantique qui s'isole au milieu des ruines ou de la nature sauvage ! A ce sujet, je ne puis m'empêcher de penser à Bakhtine et à ce qu'il écrit sur les Athéniens du siècle de Périclès : ils n'ont aucune intériorité, affirme-t-il, non sans exagération, et sont tout entiers tournés vers l'extérieur. Politika zoa, « êtres vivants destinés à vivre en cité ». En cela, le siècle de Louis XIV, comme le siècle de Périclès, est peut-être un point culminant de la civilisation.

 

La noblesse, domestiquée par le Roi Soleil, découvre un art de vivre. Son idéal n'est plus le panache du Cid – comme aux temps de Louis XIII – mais celui de l'honnête homme. On laisse rouiller les épées, on n'aiguise plus que le tranchant de son esprit.

 

Je découvre au passage que la Comtesse de Grignan – la fille de la Marquise - aurait refusé une danse au roi et inspiré une fable de La Fontaine : « Le Lion amoureux ». « Amour, amour, quand tu nous tiens, / on peut bien dire, Adieu prudence. » Morale demeurée célèbre pour le premier vers, fréquemment citée, quoiqu'on n'en connaisse pas la source.

 

Madame de Sévigné meurt dans le château que nous visitons le 17 avril 1696 et est inhumée dans la collégiale Saint-Sauveur.

 

François Adhémar de Grignan, son gendre, meurt en 1714 à 82 ans. Il laisse à ses héritiers des dettes considérables qui les obligent à vendre le château. Devenu bien national à la Révolution, il sert de carrière, est pillé, à moitié détruit. C'est un lieu où les écrivains romantiques que j'ai évoqué aimeront méditer sur les grandeurs passées et le néant des prétentions humaines. Au début du XXe siècle, seulement, l'édifice est reconstruit et restauré.

Françoise de Sévigné, fille de l'épistolière, "la plus jolie fille" de son temps.

Françoise de Sévigné, fille de l'épistolière, "la plus jolie fille" de son temps.

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