Excursion à Grignan (III)

Publié le par Eminescu

On l'aura compris, le destin de Grignan a été lié, sur cinq ou six siècles, à la famille des Adhémar. La petite bourgade a grandi, s'est structurée et développée au gré des impulsions que lui ont donné ses grands représentants. De plus en plus riches, de plus en plus influents, les Adhémar ont fait étalage de leur puissance en embellissant le château que je visite, puis, trop dépensiers, ils n'ont plus été en mesure de tenir leur rang. Leur famille a décliné et le château est tombé en ruine.

Il en est allé de même de l'Empire romain que quelques gentes (on pourrait parler de "clans") ont constitué, organisé. Avec l'afflux de richesses venus des quatre coins de la Méditerranée, le luxe et le raffinement du mode de vie et de la culture grecs, elles se sont peu à peu désintéressées, de l'armée d'abord, puis de la chose "publique", la res publica. Nos aristocrates se sont retirés dans leur villa, à la campagne. L'Empire, dans sa partie occidentale, a alors vacillé et cédé à la pression des barbares.

Autre exemple: la dynastie des Capétiens, qui a été le ferment de notre nation. De l'avènement d'Hugues Capet, en 987, à la Révolution, la France s'est progressivement agrégée au domaine royal, autour de Paris. Les Bourbons ont centralisé le pouvoir, constitué un état fort. Louis XIV a domestiqué une noblesse frondeuse et muselé ses velléités d'indépendance. Après le chevalier est venu le courtisan. Enfin, coupé des réalités nouvelles, sclérosé, l'Ancien Régime s'est effondré brutalement. Le bourgeois a supplanté l'aristocrate. Tout au long du XIXe siècle, jusqu'à la fin des années 60, il gouverne notre pays avec rigueur et austérité. Son idéal est celui de l'homme mûr, sûr et responsable, bien différent de l'éternel adolescent qui lui a succédé et qui prévaut aujourd'hui.

Ces dernières décennies ont vu l'émergence d'une hyper-classe mondialisée. Les patrons de multinationales, les magnats des médias et de la finance, qui nous gouvernent, n'ont plus partie liée au destin de notre pays. Bien au contraire. Il est dans leur intérêt d'en détruire les traditions et la culture, de noyer son peuple d'origine, un peuple instruit et volontiers contestataire, sous des flots d'immigrés; cette nouvelle élite veut fondre la France dans un ensemble plus vaste, sans frontières, une zone d'échanges dont elle tirera des profits qui défient l'entendement.

La visite se termine sur un long couloir, à l'arrière du château, qui donne sur une cour intérieure. Je quitte sans regret le petit groupe de bobos prétentieux que j'ai supporté jusque là - ils parlent de Martin Bouygues -, donne quelques euros à la guide.

La nuit tombe. Avant de quitter le château, j'achète la Correspondance de la Marquise de Sévigné - une pièce consacrée à l'épistolière m'a donné envie de la lire. Je me procure encore un essai de Norbert Elias sur la société de cour.

Une journée d'une grande richesse. Une plongée dans les eaux agités de l'Histoire, la vie et l'œuvre d'hommes et de femmes éteints depuis des siècles, mais qui ont laissé des traces de leur passage sur cette terre, traces ô combien dignes d'intérêt. Me voilà en train de déambuler dans les rues de Grignan dans la fraîcheur d'un soir d'hiver. Je longe des fenêtres allumées. Derrière l'une d'elles se tient, peut-être, Philippe Jaccottet. Il doit mener une vie un peu monotone dans ce petit village de la Drôme provençale.

Il est temps de rentrer. Une heure et demie de route, encore, avant de retrouver l'ami chez qui je suis de passage.

 

Rossignol

Oiseau toujours caché,

voix qui toujours nous ignore

comme elle ignore la plainte,

voix sans mélancolie.

Voix unie à la nuit,

voix liée à la lune

comme à sa cible candide

ou au bol qui la désaltère.

(Comme on l'aura poursuivie,

celle qui ne fuit que la nuit!)

Tendre fusée qui s'élève

en tournant dans l'obscur,

de toutes les eaux la plus vive,

fontaine dans les feuillages.

(Comme on l'aura regardée,

celle que ne vêt que la nuit!)

Ruisseau caché dans la nuit.

Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet

Publié dans Histoire

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md 02/03/2017 19:55

sur partage FB - c'est un mec qui s'appelle eminescu sur un blog j'aime les cyprés au pays d'eminescu alors je me suis abonné..aujourd'hui il parle de grignan mais pas de madame qui écrivait délicieusement le 18ème..; et tout en bas il met une photo de philippe jacotet et un poème md