Jean-Claude Michéa à propos de la présidentielle et, plus particulièrement, d'Emmanuel Macron (extrait)

Publié le par Eminescu

Voici l'extrait d'une interview du philosophe Jean-Claude Michéa qui vient compléter mes réflexions d'hier sur la candidature d'Emmanuel Macron. Comme vous pourrez le constater dans le développement qui suit, les analyses de ce contempteur du libéralisme sont d'une profondeur et d'une acuité intellectuelle remarquables.

Dans toute votre œuvre, vous vous attaquez au libéralisme, dans ses deux faces, libertaire et économique. La candidature d’Emmanuel Macron est-elle aujourd’hui l’incarnation la plus aboutie de cette idéologie ?

On ne doit pas oublier qu’Emmanuel Macron, avant de devenir banquier d’affaires chez Rothschild, a d’abord été l’élève d’Etienne Balibar et de Paul Ricœur. Ce qui lui confère incontestablement ce minimum de culture historique et cette capacité d’analyse philosophique dont la plupart des politiciens actuels sont désormais à peu près totalement dépourvus (l’époque des Hollande, des Sarkozy et autres Christiane Taubira n’a évidemment plus grand-chose à voir avec celle des Jaurès, des Blum ou des Clémenceau !). Il n’est donc pas si étonnant qu’il ait pu prendre conscience de façon beaucoup plus claire que la plupart des autres politiciens de métier du lien idéologique structurel qui unit nécessairement le libéralisme économique d’un Friedrich Hayek au libéralisme culturel d’un Michel Foucault (d’autant que sa pratique professionnelle du monde de la finance internationale lui en fournissait chaque jour l’illustration concrète).

Mais c’est une prise de conscience qui ne peut elle-même être pleinement comprise que si on la replace également dans le contexte des transformations spécifiques du capitalisme contemporain. D’une part, en effet, parce que l’expérience pionnière de la Silicon Valley se fonde depuis déjà très longtemps sur la reconnaissance explicite de cette unité dialectique des deux moments du libéralisme (ce n’est évidemment pas par hasard si elle trouve l’une de ses origines idéologiques les plus nettes dans la « contre-culture » de l’extrême gauche californienne des années 1960). Et d’autre part, parce qu’au vu des problèmes écologiques et économiques gravissimes qui s’accumulent aujourd’hui à l’horizon, les secteurs les plus lucides – ou les plus modernistes – du monde financier et des grandes firmes transnationales en sont eux-mêmes venus à penser, comme je le soulignais déjà dans Notre ennemi le capital, que la poursuite de l’aventure libérale exigeait désormais qu’on renonce, au moins pour un temps, au système traditionnel de l’« alternance unique », au profit d’un mode de gouvernance du système capitaliste politiquement plus efficace, et dont la « grande coalition » à l’allemande offre de nos jours la forme la plus connue (ce n’est sans doute pas un hasard si la social-démocratie allemande avait déjà renoncé dès 1959 à toute critique de fond du système libéral).

Dans cette  nouvelle perspective stratégique – qui suppose évidemment un certain degré de remise en question des « vieux clivages politiques » (et on se gardera bien de confondre ce « ni gauche ni droite » des élites avec le « ni gauche ni droite » des classes populaires), il est clair que le consensuel Alain Juppé apparaissait comme le candidat par excellence de cette fraction la plus consciente – et la plus influente – des classes dirigeantes. C’est donc uniquement la victoire inattendue du thatchérien François Fillon (victoire essentiellement due aux effets pervers de ce nouveau système des « primaires » importé de manière irréfléchie des États-Unis) qui a rapidement conduit cette fraction de l’élite dirigeante – et donc, à sa suite, la grande majorité du personnel médiatique – à reporter, par défaut, tous ses espoirs sur cette candidature d’Emmanuel Macron qui ne devait pourtant être définitivement activée, au départ, que quelques années plus tard et dans des conditions politiques beaucoup plus propices et mieux préparées.

Et comme le jeune Emmanuel Macron est, du coup, encore visiblement trop tendre pour assumer de façon entièrement « professionnelle » le destin qu’on a programmé pour lui – et qu’il n’est donc pas à l’abri d’un certain nombre de bourdes plus ou moins lourdes de conséquences – bien malin est celui qui peut dire aujourd’hui ce qui sortira des urnes lors du joli mois de mai !

Propos recueillis par Alexandre Devecchio et Laurent Ottavi (source: Comité Orwell)

Jean-Claude Michéa dans sa bibliothèque, avec un tee-shirt à l'effigie du PC: nul n'est parfait!

Jean-Claude Michéa dans sa bibliothèque, avec un tee-shirt à l'effigie du PC: nul n'est parfait!

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