La jolie maraîchère

Publié le par Eminescu

Mes relations avec les nombreuses femmes que j'ai pour collègues m'auront été bénéfiques au moins sur un point: je comprends mieux à présent pourquoi des hommes depuis Saint Benoît de Nursie, aux alentours de 530, se sont isolés et organisés entre eux pour s'adonner à la chasteté. Les profs sont pour la plupart laides et imbuvables - je ne fais que dire ce que je pense. Visages aux traits tirés, cheveux filasse, formes affaissées, œil rouge, dentition grisâtre - le tabac fait des ravages. A quarante ans, quand les femmes qui ont du goût portent les cheveux courts, Madame La Gauchiste laisse retomber sur ses épaules une vilaine chevelure grise qui lui donne des allures de sorcière. Et, pendant les grandes chaleurs, que dire de ces jupes courtes et fines qui laissent voir la cellulite des cuisses, que dire de ces ventres rebondis, ces poitrines tombantes? Leur graisse est écœurante et on en viendrait presque à approuver les musulmans qui couvrent leurs femmes des pieds à la tête.

Il est des gens dont la laideur est pour ainsi dire sublimée par un charme intérieur, une culture, des bonnes manières, un je ne sais quoi qui relève du charisme. Rien de tel avec les profs. Leurs soucis se réduisent aux bobos de leurs enfants et aux travaux du foyer. Quand la discussion s'élève un tant soit peu, c'est pour vitupérer contre une population locale raciste et homophobe. Après deux mariages, autant de divorces, un concubinage et plusieurs maris et amants plumés, ces bonnes femmes éprouvent une haine inexpiable pour la gente masculine. A l'exception, bien entendu, des homosexuels et des hommes efféminés. Des étrangers, également, noirs et arabes, pour lesquels elles éprouvent une bienveillance proche de l'aveuglement. Pour les autres, la virilité est une faute inexpiable.

Ce mardi, un de mes élèves a pété une durite. Pendant que ces camarades attendaient sagement en rangs dans la cour, il s'amusait à bousculer une fille. J'arrive sur ces entrefaites. Ce n'est pas la première fois qu'il s'agite dans ma salle de classe ou à l'extérieur. Je lui demande son carnet. Il éclate. Il n'a rien fait. C'est toujours lui qui ramasse. Qu'est-ce que j'ai contre lui à la fin? Ah! Ça ne va pas se passer comme ça! J'ai intérêt à faire bien attention!

Sur le moment, j'ai envie de lui allonger une bonne paire de baffes. Mauvaise idée: je risquerais de perdre ma place. Un enseignant peut prendre des coups, mais ne doit pas les rendre. Il me faut donc battre en retraite. Je laisse mon élève se calmer tout seul. Pendant l'heure de cours qui suit, il boude, reste avachi sur son bureau ou me fusille du regard.

A la récréation, je me défends avec les seules armes dont je dispose, armes dérisoires: je mets une heure de colle et rédige un rapport d'incident que je glisse dans les casiers de la CPE  (Conseillère Principale d'Education) et de la principale. Le lendemain, la première me parle de ce rapport qu'elle vient de lire, mais qu'elle n'a pas le temps de traiter pour le moment. Elle se penchera dessus dans les jours qui viennent. J'ai plus de chance auprès de la seconde qui me convoque dans son bureau après les cours. C'est une mégère à la bouche en cul de poule, avec une mèche de cheveux gris qu'elle ramène de temps à autre sur le côté.

-M. Saurel, commence-t-elle, la mère de M. est très remontée contre vous. Elle vient de nous appeler pour nous dire que vous punissez sans arrêt son fils. Il en est à sa quatrième heure de retenue en deux mois...

Les affaires comme celle-ci, les propos agressifs, les menaces,  laissent notre hiérarchie assez indifférentes, jusqu'à ce que les parents s'en mêlent...

-Vous savez que cet élève ne va pas bien en ce moment. Son frère a rejoint son père dans le nord de la France. Il se retrouve seul avec sa maman. On s'est réuni pour parler de son cas et on a décidé d'aménagements. En avez-vous tenu compte en l'abordant?

Je lui fais comprendre que, comment dire... je m'en branle copieusement.

Elle ramène ses épaules en arrière, penche la tête de côté, comme elle le ferait avec un élève désobéissant.

-Enfin, M. Saurel, vous avez été à l'IUFM (Institut de Formation des Maîtres, aujourd’hui, ESPE) Vous avez eu des cours de psycho. Vous savez ce qu'est un ado. En faisant ce qu'il a fait, il vous lance un appel au secours. Il vous faut l'entendre!

Elle m'invite à prendre rendez-vous avec la mère du jeune garçon et à mettre les choses à plat. En attendant que le souci soit réglé, elle a supprimé l'heure de retenue.

Je respire profondément. Si je m'écoutais, j'enverrais valdinguer les dossiers qui s'empilent sur son bureau et donnerais un bon coup de poing dans un des cadres qui ornent le mur, des propos du type: "La femme est l'avenir de l'homme" ou "Dieu créa d'abord Adam... il lui fallait bien faire un premier essai avant d'atteindre la perfection!"

On me menace, on me gueule dessus et, au final, c'est moi que l'on réprimande. L'élève triomphe et il ne se privera pas de venir me narguer. Vaut-il la peine de prendre rendez-vous avec une mère qui le couve et le défend envers et contre tous?

Autant laisser pisser.

Ces conneries me tournent dans la tête toute la soirée, le lendemain, pour me changer les idées, je me rends au marché. On est jeudi, je n'ai pas cours le matin. Je flâne entre les étals, achète une grosse tomme du terroir, un bon saucisson. Je discute avec des gens simples et charmants. Nous nous connaissons bien puisqu'il m'arrive de temps à autre de vendre des pots de miel en leur compagnie. Je m'arrête devant les beaux fruits d'un maraîcher et lui confie mes petits tracas.

-Maintenant, avec tous ces gauchos, on marche sur la tête, commente-t-il. Votre gamin, il lui manque un bon coup de pied au cul, M. Saurel. Et, sans vouloir vous choquer, je crois que votre principale en mériterais autant...

Je ne puis qu'acquiescer. Ce n'est pas l'envie qui me manque, d'ailleurs, quand je la vois promener son imposant postérieur dans les couloirs.

La fille du maraîcher prend mon billet et me rend la monnaie. Elle doit avoir vingt ans. Une jeune femme de la campagne, fraîche, mince, hâlée. Je lui souris et sa voix mélodieuse me parvient comme dans un songe. Je la salue, je salue son père, je m'éloigne. Quelques étals plus loin, les chalands autour de moi ont disparu, je n'entends plus la voix forte des marchands, il me semble que je parle encore à la jeune fille.

Je jette un œil au contenu de mon sac... Il n'y a pas beaucoup de fruits. Si j'achetai en plus des cerises? Ce serait l'occasion de faire plus ample connaissance avec la jolie maraîchère...

Quand nous chanterons le temps des cerises...

Quand nous chanterons le temps des cerises...

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