Une longue période de paix

Publié le par Eminescu

En lisant Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, dernier prix Goncourt, je me dis qu'il n'y a rien de pire pour un homme qu'une longue période de paix. Oui, j'ose l'écrire, assis tranquillement à mon bureau, dans ma petite ferme de Lozère: à tout prendre, j'aurais préféré monter au front à vingt ans, quitte à crever dans les souffrances les plus atroces, plutôt que d'endurer les longues années de merde que j'ai connues. J'aurais aimé tomber aux champs d'honneur, me sacrifier pour le pays de nos ancêtres. Dulce et decorum est pro patria mori, écrivait le vieil Horace. "Heureux ceux qui sont mort pour la terre charnelle" dira Péguy, plus près de nous.

Plutôt que de languir, adolescent fiévreux, dans une campagne reculée, seul, au milieu d'hommes et femmes d'un autre âge, sans filles à draguer, parmi les soûlards, les célibataires malgré eux, plutôt que d'épuiser mes désirs dans de longues courses solitaires, dans les bois et sur les chemins de pâture, de courir après un ballon sur un terrain vague, de me consumer dans des études austères pour finir, enfermé dans une salle de classe, à faire le guignol devant des gamins mal élevés, de fonder un foyer et de le détruire, de me saigner aux quatre veines pour payer des pensions alimentaires, j'aurais revêtu l'uniforme, bravé le feu et joui de la fraternité des armes. J'aurais tué, violé, détruit, pour tomber à mon tour, fauché par une rafale de mitrailles, dans la fleur de l'âge. Et cette vie écourtée aurait valu cent fois, mille fois, par sa rage et sa fureur, ces années interminables de galère, de branlettes et de déprimes.

Edouard Detaille, Le Rêve

Edouard Detaille, Le Rêve

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