L'explication de texte (4)

Publié le par Eminescu

DEUXIEME PARTIE

 

           

            Voilà une transition nette et rigoureuse qui doit tout émoustiller mon auditrice.

            -Le corbeau, comme nous l’avons vu, est l’animal d’Odin, le Zeus germanique. Nous avons donc dans ce texte, avec « phénix », un côté orientalo-libanique… (je posais mes mains sur le coin droit de la table comme pour mettre quelque chose en réserve) et de l’autre (je ramenai mes mains sur l’autre coin) un côté germanique qui renvoie aux philosophes…

            A ce moment précis, il me fallut ravaler ma salive avant de déballer mon artillerie de penseurs.

            -…Cancan, Choux-dans-le-beurre, Max, Se-les-gèle et Niche bien chûr. Ah ! Ah !

            La femme de lettres, qui avait retrouvé son flegme, ne goûta pas mes déformations humoristiques des quelques vieux monsieurs gâteux dont j’avais entendu parler çà et là à la fac. Mais, il fallait les citer quand même, il fallait, à partir de deux ou trois de leurs idées chopées au vol et plus ou moins comprises, bâtir une superbe deuxième partie.

            -Bien, je crois qu’il faut …

            Ici, je prononçais le « t » à la manière de notre président et faisait de mes pouces et index un rond que je portai en direction de mon interlocutrice.

            -…je crois qu’il faut souligner le fait que le renard ment au corbeau – il va de soi qu’un corbeau est trop vilain pour être le « Phénix des hôtes de ces bois » - et, en faisant mentir son renard, Jean de La Fontaine s’oppose, à travers les siècles si je puis dire, au grand précepte de Kant (Ouh là là que ça fait bien de balancer des grands noms comme ça !).

            -En effet, dans la Pratique de la raison critique – un ouvrage qui vise, comme son nom l’indique, à mettre en pratique la taque-tique-tique du gendar-meuh ! , oui… le grand philosophe Allemand donc nous invite à ne jamais mentir car cela remet en cause l’existence du monde qui nous entoure. Ici donc, l’auteur des Fables fait un pied de nez à la philosophie Kantienne et à la morale en se montrant particulièrement subversif.

            Ah ! Ah ! Ce sacré Jeannot !

            Dans un élan de familiarité, je m’en allai appuyer mon poing sur le menton de la grande dame avec un sourire en coin.

            -Quel farceur !

            Je récoltai, par ce geste déplacé, plusieurs grammes de poudre sur le dos de la main et un regard pour le moins assassin.

            Je redevins sérieux.

            -Poursuivons, en nous penchant sur la deuxième sous-partie de ma deuxième grande partie. Pour cela, je dois faire appel au grand Marx qui est le père fondateur du Communisme… enfin pas le vrai, parce que Lénine et Staline ont trahi son idéal en faisant beaucoup de morts dans les goulags. (Ca fait toujours bien de dire ce genre de trucs aux vieux soixantehuitards rangés qui dirigent les facs de lettres.) Pour Marx, l’histoire tout entière est marquée par la lutte des classes qui doit conduire à la dictature du prolétariat, pas des méchants que son Staline et tous les autres bien entendu.

            Petits sourires bienveillants de part et d’autre.

            -Ici, nous avons symbolisés de manière patente, les deux principales classes du XVIIème siècle si l’on fait abstraction de la bourgeoisie : le clergé et la noblesse. Et bien sûr, le corbeau, comme je l’ai déjà dit, en tant qu’animal mystique, représente bien cet ordre habillé en noir ou du moins de manière sombre, vivant dans les églises et les monastères, autres lieux où il fait noir… Et le renard, nous le savons tous, est l’animal emblématique des nobles libertins, des courtisans sournois. Voilà une opposition mise en scène habilement. Le fromage ici symbolise tous les bénéfices que se font les deux ordres sur le dos du bon peuple. Parce que, hein, on le sait tous, les moines et tout ça, ils disaient aux gens qu’il fallait être pauvre pour être riche au paradis, mais eux, hé !, - on nous la fait pas à nous - ; ils s’en mettaient plein les poches.

            Voilà qui plaît au bourgeois anticléricaux.

            -Le corbeau et le renard se battent pour manger le fromage et celui-ci passe du clergé dans la « gueule », si je puis me permettre, de la noblesse. Mais, pour finir et pour emprunter à une autre fable un autre animal emblématique, il finira entre les maxillaires de l’âne-peuple avec la Révolution. C’est lui qui finira par le manger ou plutôt par le brouter. Enfin, pas du vrai peuple, parce que la Révolution était bourgeoise et n’a malheureusement profité qu’à la bourgeoisie. Il faudra attendre l’avènement du vrai pas faux communisme pour que le peuple…

            Après ces quelques babioles tirés des philosophes gentillets que sont Kant et Marx, j’arrive au sommet de mes élucubrations philosophiques : Nietzsche et Schopenhauer ! Dans tout mon cursus universitaire, j’ai toujours eu pour toutes mes dissertations en lettres deux ou trois idées que j’ai toujours resservies à toutes les sauces. Les histoires de Nietzsche que je trouvais dans la Naissance de la tragédie me parurent pouvoir éclairer n’importe quel texte et me faire passer pour le plus brillant des étudiants.

            Je fronçai les sourcils, pris un air grave pour montrer que je m’attaquais à présent à un élément fondamental de mon explication, mais aussi à quelque chose de profond et de poignant.

            - « Nietzsche, dans la Naissance de la tragédie, et ce en s’inspirant de Schopenhauer, présente l’homme comme ballotté par une mer de douleur. »

            Ooh, ouh…

            Le soir tombait et la pièce devenait idéalement sombre pour ces réflexions pessimistes sur la condition humaine.

            - « Sur son frêle esquif, il ne peut avoir aucun espoir et va de douleurs en douleurs ; aussi loin que porte ses regards, il ne voit que le malheur… jusqu’à la catastrophe finale. 

            Comme le montre bien Nietzsche dans la Naissance de la tragédie, les Grecs ont pris conscience de cette dure vérité à un moment précis de leur histoire. Parce qu’il leur fallait continuer à vivre, il se présenta à eux trois solutions, trois solutions pour faire face à ce mal-être existentiel.

            La première, ce fut le Dionysiaque, c’est-à-dire de faire un avec le monde. C’est la musique. On a fait cela avec le « ou didi » et la « taque-tique du gendarme ». Si je puis me permettre, c’était un moyen de survivre à l’incohérence de cet exercice oral. Ah ! Ah ! »

            La dame me jette un regard affreusement mauvais. J’enchaîne.

            -« La deuxième, ce fut Apollon. C’est-à-dire de se créer, par le rêve, un monde plus parfait. »

            Aux sons d’une lyre imaginaire, je me pris à lever au ciel des yeux de grand romantique.

            -« La troisième enfin, c’est Socrate, ah !, Socrate le fourbe qui ne combat le mal-être que par le mensonge et finira par détruire la tragédie. »

            J’aurai voulu ajouter, mais je me retins de le faire, que le Socratique de nos jours, c’étaient tous ces critiques littéraires et intellos bidons qui ont remplacé les véritables écrivains et substitué le commentaire à l’émotion littéraire.

            -« Dans notre fable donc, parce qu’il faut revenir au texte, on pourrait voir que le corbeau représente à lui seul l’Apollinien et le Dionysiaque ou plutôt l’union de ces deux pulsions artistiques qui donne la tragédie. Oui, le corbeau, c’est la tragédie. Et le renard, ah, mais c’est ce chenapan de Socrate…

           

            Renard, sacripan, sacrée fripouille, sacré vaurien, renaaard !

 

            … qui par ses sophismes va faire perdre à la tragédie toute la faveur qu’elle avait auprès des Athéniens et qui est ici représentée par le fromage. Il va tuer l’esprit de la tragédie. »

            Voix off (je mis mes deux mains devant ma bouche de manière à parler comme Dark Vador) :

            -Et c’est sur ce drame que se clôt ma deuxième partie.

            Baissé de rideau.

            -Nous avons vu le côté germano-philosophique du texte, il nous faut en voir à présent le pan psychocritique.

 

Publié dans Nouvelles drolatiques

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