Une lecture de Tchekhov

Publié le par Eminescu

(Je vous livre aujourd'hui la première partie d'une nouvelle écrite il y a quelques temps déjà. J'avais l'habitude alors des phrases longues et enrobées. Avec par moment, pour ne pas paraître mou  quelques pointes rageuses. J'ai quelque peu abandonné les périodes. Mais j'ai gardé la hargne.)

                    Ce soir-là, la neige recouvrait la capitale. Les grandes bâtisses, les monuments célèbres, les fontaines et les statues s’étaient drapés d’un somptueux linge blanc qui donnait à la ville des allures surréalistes. Mais, dans les rues et sur les trottoirs, piétinée par mille souliers, traversée de part en part par mille pneus, cette neige s’était transformée en une infâme gadoue qui trempait et salissait les passants jusqu’aux chevilles.

                    Dans la bibliothèque municipale du 5ème arrondissement, la bibliothèque George Sand, avait lieu une lecture du grand écrivain russe Anton Tchékhov. Et, malgré le froid, la neige, la circulation gênée ou bloquée, plusieurs dizaines de personnes, âgées pour la plupart et emmitouflées comme des esquimaux, attendaient dans le couloir de la salle de conférence.

                    -« Comment se fait-il que l’on ne puisse pas entrer ? » demandait une petite dame à un grand et sévère vigile noir. Elle arborait sous un grand nez recourbé, des lèvres fines et d’épaisses lunettes, un sourire poli. « Par un froid pareil, des gens de notre âge, patienter debout dans un couloir à peine chauffé… Comment ? Nous avons bravé les intempéries pour Tchékhov et nous voilà à la porte ?

                    -Ca ne dépend pas de moi, Madame. J’ai des consignes.

                    Les gens trépignaient, tournaient en rond, laissaient leurs manteaux trempés goutter dans le long couloir humide. Certains, dans un coin, essayaient de lire, d’autre réchauffaient au radiateur leurs doigts engourdis. Un jeune homme aux cheveux longs regardait, par la grande vitre, St Etienne du Mont et le Panthéon comme transfigurés dans leurs nouveaux atours ; avec la nuit qui tombait, les édifices se paraient de reflets roses et bleutés.

                    La vieille dame continuait à importuner le pauvre vigile qui ne semblait pas même l’entendre :

                    -…nous vivons une époque folle, vous en conviendrez, cher Monsieur. Il fut un temps,  mais il y a de cela des lustres, où l’on respectait les gens de notre âge... Tenez, regardez à présent dans les transports en commun… Bon, je ne les prends jamais, c’est trop sale, mais une amie à moi, une bonne amie, me dit que les jeunes ne vous cèdent même plus leur siège. Vous vous imaginez ? On n’aurait certainement pas vu cela de mon temps…

                    Les lecteurs firent irruption soudain : un grand costaud à barbichette assez mal fagoté, un petit mince au large sourire, en habit moulant, une belle demoiselle à longue chevelure bouclée, puis une blonde forte, les lèvres contractées, les yeux sombres et déterminés. Ils se frayèrent un passage, s’excusèrent de leur retard, dont le mauvais temps était cause, et entrèrent dans la salle en hâte sans que personne ne pût les suivre et s’installer enfin au chaud : le grand vigile barrait l’entrée.

                    Il fut à nouveau assailli et à nouveau imperturbable.

                    -C’est fou, hein, reprit la vieille dame, on se croirait en pleine période soviétique. Savez-vous que les files en face des magasins de Moscou faisaient parfois plusieurs kilomètres, très cher Monsieur ? (Le vigile faisait un léger mouvement de tête, un « mais oui, mais oui ») Et c’était des militaires comme vous qui les surveillaient et frappaient les gens de la crosse de leur fusil. Il arrivait qu’ils tuent pour indiscipline…qu’ils tuent ! J’ai pu voir cela à Moscou en 1952…

                    Le vigile reçut alors un message dans son oreillette :

                    -Attention, Madame, l’interrompit-il en la faisant se décaler sur le côté, vous  gênez le passage.

                    -…euh, hein… vous me poussez ! Mais on  pourrait porter plainte pour ce que vous nous faites subir. Vos méthodes sont staliniennes !…

                    Pendant que la petite dame pérorait, étalait à tout va son indignation et l’expérience de ses longues années d’existence, la porte s’ouvrit de l’intérieur et l’on se précipita en masse par l’étroit espace du seul battant ouvert.

                    La salle de conférence était relativement spacieuse. Des chaises d’étudiant, munies sur un de leur bras d’un plateau pour écrire –plateau qui se rabattait sur le côté lorsqu’on se levait-, entouraient un petit espace bien éclairé qui faisait office de scène. On s’installa bruyamment : les chaises grincèrent sur le carrelage, les gros derrières y tombèrent comme de lourds paquets de linge ; on se moucha, on toussa longuement, on se racla grassement la gorge.

                    Les lecteurs attendaient assis dans un angle tout près de la scène. L’un d’entre eux ajustait un pupitre et vérifiait que ses papiers fussent bien en ordre. Un autre faisait se rapprocher des gens qui avaient tendance à s’éparpiller dans la grande salle. Ce n’était pas chose facile, car nombre de petites bourgeoises ne voulaient en aucun cas se mêler à la masse, se salir au contact de l’immonde populace. Dans leur toilette de haut prix, leurs manteaux de fourrure qui leur montaient jusqu’aux oreilles, cachaient leurs nez, elles formaient çà et là de petits îlots inexpugnables.

                    Notre jeune homme, un étudiant, prit place dans un coin sombre. Ses longs cheveux châtains faisaient contraste au milieu des vieilles personnes blanches ou grisonnantes. La tête pleine de folles illusions, il espérait égaler un jour Anton Tchekhov, son auteur favori. Tout excité, il s’attendait à un merveilleux moment de littérature.

                    Lorsque le petit remue ménage de grincement de chaise et de raclements gutturaux eût pris fin ou ne fut plus que toussotements çà et là, la directrice de la bibliothèque prit la parole :

                    -La bibliothèque George Sand est très heureuse d’accueillir la compagnie « Lire en folie » pour cette lecture de Tchekhov et très heureuse que vous soyez venus si nombreux… Je vous rappelle que nous avons en rayon toutes les œuvres de Tchekhov et que vous pouvez les emprunter, les lire ou relire… Je vous souhaite à tous de passer un bon moment.

                    Il y eut de brefs applaudissements.

                    Le petit homme mince prit ensuite la parole et débita à son tour quelques propos de circonstance :

                    -Nous sommes également très heureux d’être parmi vous. Nous nous excusons de notre retard, mais le mauvais temps ne nous a pas permis d’arriver plus tôt. En sortant de la voiture, nous avons failli nous transformer en glaçon ! Ah ! Ah !… (Comme personne ne riait, il devint plus sérieux) Vous allez entendre plusieurs nouvelles de Tchékhov. Vous verrez qu’il est très différent de lire seul dans sa tête, on est là avec son bouquin (il fit comme s’il lisait sur ses mains), on s’ennuie… et d’entendre quelqu’un faire une bonne lecture. Qu’est-ce qu’une bonne lecture ? Une bonne lecture, c’est une lecture qui tient compte de toutes les subtilités d’un texte, qui lui redonne vie. C’est comme si l’auteur lui-même vous parlait. Vous allez voir des nuances, des aspects tout à fait nouveau dans ces nouvelles… Chacun à sa place, et c’est ce qu’il y a de génial, va créer son propre film. Et le film d’un tel (il désigne vaguement quelqu’un de la main) sera différent de celui d’un tel (il désigne quelqu’un d’autre). Ah ! Si les gens connaissaient le plaisir d’une bonne lecture, ils ne dépenseraient pas leur argent au cinéma : ils viendraient nous écouter ! Enfin… Je ne vous en dis pas plus. J’espère que vous allez passer un agréable moment…
(à suivre)

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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Philippe 17/05/2007 21:10

Merci de nous faire partager tes écrits. Ah les auteurs russes: Tchekhov, Dostoievski, Gontcharov, Gogol et j'en passe.

Tu es très agréable à lire, je suis impatient de lire la suite.

Eminescu 18/05/2007 23:20

C'est là ma période parisienne. Pour tout dire, je vivais dans un petit appart humide et délabré. J'ai passé un an à ne pas faire grand chose, si ce n'est écumer les bibliothèques, assister à des conférences et écouter des lecteurs sonores. (Je suis d'ailleurs un peu dur avec eux.) Je lisais beaucoup de classiques, ce qui donne cette tournure à mon style. S'il me semble avoir été plus inspiré dans d'autres écrits, je ne puis relire cette nouvelle sans revivre ces après-midi d'hiver courts, quelque peu mélancoliques, sans retrouver une atmosphère.