Une lecture de Tchekhov (2)

Publié le par Eminescu

(La suite de ma nouvelle. J'avoue que je l'interromps au moment où cela devient intéressant. Sinon, aujourd'hui, ai repris la plume. Je me suis posé devant des feuilles de papier et non plus devant l'écran d'un ordinateur. Ah, le charme de ce contact presque charnel de l'auteur avec sa création. C'est là que l'on fait de vrais progrès, que l'on peut polir son style. Enfin. Bonne lecture et merci à tous ceux qui ont fait un petit tour sur mon blog.)


                    Des applaudissements bienveillants suivirent. Le grand costaud s’installa sur scène, devant le pupitre où il avait auparavant préparé ses papiers. Une chemise assez belle entourait sa bedaine, s’accordait mal à son jean sale, trop large et tombant sur le bas de ses hanches. Il prit un verre d’eau sur une table toute proche, en but une gorgée, se posta à nouveau devant son pupitre, s’éclaircit la voix et, après une brève inspiration, commença sa lecture.

                    Il ne prit pas la peine de donner à ses auditeurs le titre de sa nouvelle. Ses efforts se portèrent d’emblée sur la diction et la mise en scène des différents personnages de son texte. Il adoptait diverses attitudes, changeait souvent de ton, tantôt timide et hésitant pour contrefaire un jeune auteur à la fois fier et peu sûr de sa création, tantôt, légèrement recroquevillé, avec une voix chevrotante, pour dépeindre un petit vieillard aux propos ambigus. Enfin, dans l’éventail de ses possibles imitations, il choisissait le timbre sec d’un homme austère et tranchant, et ce pour donner à voir le personnage d’un critique sévère. Mais, sa voix de tous les jours, celle dont il usait au cours de la narration, était grasseyante et caverneuse.

                    Du côté des auditeurs, on ne comprit pas parfaitement l’intrigue ; dans cette lecture théâtrale, nombre d’éléments importants échappèrent à des oreilles dont sortaient des touffes de poils gris et qui n’étaient pas des plus fines. On s’attacha cependant à laisser éclater un rire pondéré au moindre mot spirituel que le ton mettait en exergue, à chaque pointe d’un humour raffiné : il fallait bien faire étalage de sa vaste culture et de la délicatesse de ses goûts. Et, il s’instaura progressivement une petite guéguerre comique entre les auditeurs proprement dits, soucieux de se montrer doctes, et le coin des lecteurs qui encourageaient leur spectacle et dont chaque membre donnait à voir son enthousiasme pour le retrouver ensuite chez le public au moment de passer sur scène. Ce fut à qui rirait le plus fort. La nouvelle s’acheva sur une clausule déclamée avec verve. Personne n’avait rien compris, mais la petite dame au long nez en tête, on applaudit avec ferveur.

                    Le petit maigre prit place ensuite devant le pupitre sans cesser de regarder le public et d’arborer son plus large sourire. Il avait un corps frêle emmailloté de vêtements à paillettes, scintillants, qui lui donnait une allure assez ridicule. Dès qu’il eut posé les yeux sur son texte, il prit une posture affectée et son sourire se changea en un petit rictus complice. Ses lèvres firent une moue malicieuse, son pouce et son index levés au niveau de l’épaule se collèrent l’un contre l’autre comme s’il tenait une aiguille. Il resta ainsi un certain temps, pensant que le public n’avait d’yeux que pour son petit corps, sa tenue brillante, ses dents blanches et son déhanché. Mais, comme il avait pris une profonde inspiration et s’apprêtait à commencer sa lecture, une sonnerie retentit. C’était un petit air sur quelques notes qui prit de l’ampleur et devint une chanson célèbre. Tous les regards se tournèrent aussitôt vers un pauvre monsieur qui fouillait frénétiquement dans ses poches. On était furax. Nerveux et troublé comme il était, il mit du temps à trouver son appareil, à appuyer sur le bon bouton, et le lecteur dut s’interrompre :

                    -J’avais oublié de vous dire d’éteindre vos portables, lança-t-il en vidant ses poumons en un long soupir et en regardant le pauvre homme avec des yeux assassins. C’est extrêmement important pour le spectacle. Vous voyez, Monsieur, vous cassez toute ma lecture par cet oubli.

                    L’autre bredouilla quelques excuses.

                    -Ce manque de civisme est affligeant… affligeant…ajouta-t-il en posant à nouveau les yeux sur ses feuilles.

                    Il commença finalement sa lecture. Comme son prédécesseur, il ne prit pas la peine de lire le titre de sa nouvelle et, comme précédemment, on ne comprit guère l’histoire, mais on rit beaucoup. Le texte se perdait dans les gesticulations, les accélérations de débit et les pauses trop longues. Il était difficile de suivre. Aussi, parce qu’on ne pouvait savourer l’intrigue, goûter la qualité littéraire de l’œuvre, on se contenta de rire des pitreries du lecteur. La petite dame la première, qui pouvait mieux montrer son discernement en cette occasion, on applaudit avec des sourires de plaisirs, « ce que c’était beau, ce que c’était bon ! », semblait-ils dire, au moment où le petit maigre eût, à grand coup de singeries, achevé son texte.

                    Notre homme retourna enfin à sa place. Une jeune fille réservée monta sur scène. Elle tenait sur son sein haletant les feuilles de sa nouvelle. Elle les déposa sur le pupitre et les arrangea nerveusement et d’une main tremblante. Le jeune homme, dans son coin, seul au milieu des tristes vieillards, pouvait apprécier le charme de sa personne. Elle était mince, plutôt élancée, avait un visage gracieux, des lunettes aux contours de plastique qui entouraient de grands yeux expressifs. Sa bouche, sur laquelle elle passa sa langue avant de lire, appelait de délicieux baisers et les regards du pauvre étudiant se perdirent sur les contours d’une belle poitrine. (à suivre)

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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