Le printemps tout en fleurs

Publié le par Eminescu

Un après-midi à la campagne. Il était temps. Dans mon appart glauque, je commençais à être obsédé de moi-même au point de ne plus pouvoir me regarder dans une glace. Dehors, les gens qui s'entassent dans les rues me foutaient une trouille abominable. J'allais m'en frapper la tête contre les murs.

La pensée était apparue en moi comme une lueur au fond de la mine, puis s'était matérialisée en un projet tout lumineux. Avec mes lectures qui me trottent toujours dans la tête, mes ambitions d'écrivain, je voulais être Rousseau qui s'en va herboriser loin des hommes. Petit tour à la librairie pour dénicher un livre sur les fleurs, une loupe, un calepin. Etudes préliminaires. Les fleurs, c'est ce monde tout proche de nous, auquel on n'avait pas prêté attention, et qu'on découvre comme ces détails de vie d'un ami intime. C'est une formidable entreprise de séduction, non pas qu'elles aident à conquérir le coeur des femmes, mais parce que leurs couleurs, leurs senteurs attirent l'insecte qui portera le pollen des étamines dans la corolle.

Les derniers terrils ont disparu. Une quatre voies, des ponts. Petite route de campagne: me voilà dans les beaux monts d'Ardèche. Les forêts feuillues remplacent les barres HLM; le gazouilli des oiseaux, les autos, motos pétaradantes; à la place des exhalaisons malsaines, la brise parfumée... Je marche sur un chemin inondé qui s'enfonce dans les bois, me laisse bientôt dans une clairière. Elles sont là, les belles, par myriades, petites touches colorées sur la toile verte des prés, radieuses, évanescentes. J'en cueille une, violette, que j'observe à la loupe. Le style, le cotylédon, les sépales. Je consulte mon livre, hésite entre quatre dessins qui se ressemblent; la forme des feuilles et des pétales ne correspond jamais. Les noms latins m'embrouillent. Je la jette, et la loupe, le calepin, le stylo, l'encyclopédie qui se corne et se froisse par-terre. 

Je me laisse cheoir dans l'herbe. Elle me caresse les joues; et mes yeux se laissent aller à observer l'infiniment petit. Les insectes se promènent le long des tiges qui ploient sous leur poids infime. Une abeille, tiens, butine une blanche fleur. Des moucherons grouillent au-dessus. Trois, quatre, puis cinq fourmis attaquent une araignée. Je vois leurs mandibules pincer sa chair, leur abdomen recourbé projeter dans les plaies leur acide. Le combat est d'une vivacité surprenante. Ils sont incroyables les efforts de ces petits êtres pour survivre, manger, ne pas être mangés. Moi, aussi, tout petit, je voudrais trottiner dans cette forêt herbue, suffocant sous les senteurs, n'avoir d'autre souci que de me gorger de chair molle après avoir troué une carapace, croître pour quelques jours, me reproduire un instant de plaisir aigu, avant de remplir le ventre d'un prédateur géant dont les pattes velues me tiendraient en étau pendant que ces mandibules énormes me dépéceraient, membre par membre. 

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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