L’univers intérieur

Publié le par Eminescu

(Voici enfin la nouvelle que je vous avais promis, nouvelle assez triste; ce qui ne veut pas dire que j'abandonne la littérature, ni qu'il ne s'agit ici que de moi-même. Je vais me consacrer, dans tous les cas, à des travaux littéraires de grande ampleur et ce récit est pour moi un moyen de conclure tout ce que j'ai publié depuis deux ou trois mois. Quoiqu'il arrive, je publierai des poèmes et des nouvelles à l'occasion et reprendrai à la rentrée, tambours battant.) 

                C’était un jeune homme que tout avait renvoyé à sa solitude. Il avait fait des études ni vraiment brillantes ni tout à fait mauvaises qu’il avait fini par abandonner, découragé par les examens et concours sur lesquels il avait tout misé et qui ne lui rapportait rien. Sentimentalement, sans être des plus vilains, il n’avait pas connu beaucoup de filles. C’était au fond ce qui devait le plus le contrarier, car l’on juge la vie d’un individu à ses conquêtes et qu’il n’est pas aujourd’hui d’autre agrément de l’existence. Cela l’amenait à se haïr lui-même. Cette force intérieure qu’il avait mise dans ses études, qu’il aurait pu consacrer à l’amour d’une jeune femme, se tournait contre lui. Elle lui faisait connaître ces nuits d’insomnie où l’on se retourne cent fois avec la même sensation aigre-douce de ne pas profiter de sa jeunesse.

Un jour, parce qu’il avait l’habitude de beaucoup lire, d’aller souvent au cinéma et d’apprécier les belles histoires, un jour, cette force qui lui rognait le cœur s’en échappa soudain et s’épandit dans les contrées florissantes de son imagination. Il trouva, ouvert à lui, un monde à construire, un monde où rien ni personne ne pourrait le déranger. Il se décida à lui donner les couleurs sombres de sa propre vie, mais des couleurs sublimées par le brillant du rêve. Il y avait pour beaucoup la même existence. C’est que, entre ce monde de l’imagination et le monde réel au dehors, il y avait une communication étroite et que tout ce qui se trouvait dans le premier venait du second. Mais, au passage, s’opérait une secrète alchimie qui changeait les choses les plus affreuses et les rendait aimables.

Il lui fallut plusieurs mois pour tout aménager et quand il s’y sentit bien, il dut encore s’occuper plus franchement de lui-même et se donner une identité. Il choisit de se nommer Eminescu. Il aimait la Roumanie non pas telle qu’elle était, puisqu’il ne la connaissait pas, mais telle qu’il l’imaginait. Eminescu, c’était le nom d’un grand écrivain romantique mort jeune. Enfin, dans Eminescu, il y avait « éminent » et il voulait être une éminence dans son univers. S’il était affreusement commun dans la vie de tous les jours, là-bas au moins, tout le monde parlerait de lui. Ce personnage devint peu à peu un autre lui-même, plus vrai, plus prenant de ce qu’il pouvait, en imagination, vivre plus intensément. Et, dans un premier temps, cette schizophrénie lui causa d’amères douleurs lorsque son visage, le visage de l’individu d’os et de chair, apparaisait dans la vitre d’une salle de bain ou au hasard des reflets dans les vitrines de la rue. Il se trouvait affreux et ce sentiment redoubla cette haine de lui-même qui l’avait conduit à créer son univers intérieur, rendit dès lors cette haine si forte qu’il décida d’éviter son reflet pour se consacrer entièrement à son autre vie.

               Il n’est pas inutile d’expliquer ici un phénomène étrange, propre à l’univers du songe. Celui-ci a tendance à se décolorer peu à peu si on n’y prend garde ; il perd de son éclat, devient mouvant et peut glisser dans un gouffre confus où l’on ne peut plus le rechercher. Il faut donc l’ancrer solidement, de la même manière que l’on plante des sardines autour de sa tente pour ne pas que le vent l’emporte. Et le seul moyen pour l’ancrer solidement – loi étrange -, c’est de coucher cet univers sur le papier. Il s’agit en quelque sorte de l’extraire de son cerveau pour lui donner consistance et, une fois qu’on l’a bien campé à l’extérieur, il ne risque plus, à l’intérieur, de plonger dans le gouffre. Le jeune homme consacra des après-midi entiers, d’interminables soirées à mettre son univers en mot, mais, lorsque l’on a beaucoup vécu à l’intérieur, c’est une tâche extrêment difficile. Il lui fallait trouver une tournure ou une périphrase approchant de couleur ou de sentiment qui n’existent pas, car dans ce passage du réel à l’imaginaire, les choses prennent des teintes nouvelles, uniques. Son travail releva souvent de la quadrature du cercle : à force de petites touches, dans de longues phrases bien construites – un peu trop peut-être – avec du recul, comme sur un tableau impressionniste, il arrivait à rendre tant bien que mal la teneur de son univers.

              Quand il eut pris quelque consistance, eut éclos sur le terreau des ratures et des renvois, il sentit que cet univers qu’il avait en lui avait trouvé son support sur le papier, que l’un l’autre, comme des vases communicants, s’enrichissaient, se nourissaient, se donnaient plus de réalité. Cependant avec l’écriture apparut un nouveau phénomène : ce dont il avait si péniblement accouché réclamait des lecteurs dans le monde des vivants. C’était même bien plus que cela, cette nouvelle région de lui-même, qui était si importante par l’effet de réciprocité que nous avons noté, ne pouvait vivre sans que des individus de chair la commentent, l’apprécient, l’admirent. Cette haine de lui-même qui avait abouti tout d’abord à un repli sur soi, puis à un épanchement d’encre, l’obligea finalement à s’ouvrir sur le monde extérieur.

               Ce fut alors un spectacle comique, quoique touchant, de voir ce jeune homme se démener pour se faire connaître. Il lui fallut dactylographier ses manuscrits qui perdaient de leurs charmes – et de leur vie – sur les feuilles des imprimantes. Il lui fallait même revoir sans cesse ses textes originaux, dont il avait une vision idéalisée, et que de nombreuses retouches devaient rendre plus présentables. Il mit à profit bien des technologies dont il était peu familier car, en se coupant du monde pour les raisons que l’on connaît, il avait négligé toute forme de communication.

                La survie de son nouveau-né rendait ses recherches fébriles. Si elles n’aboutissaient, celui-ci mourrait et avec lui, en cascade, tout ce qu’il avait échafaudé en songe. Dans un premier temps, il voulut inonder de ses nouvelles des revues de créations littéraires sur le web ; il se disait que l’une d’entre elles tôt ou tard accepterait l’un de ses textes et que, de fil en aiguille, il parviendrait à la reconnaisance qui lui était nécessaire. Mais, soit qu’il eût mal ciblé les revues, soit qu’il eût mal explicité ses projets, soit plus simplement que son nouveau-né, conçu dans une trop grande solitude, ne fût pas sans tare, il n’eut pas de réponse, et il eut beau naviguer par des matinées brumeuses et les sombres soirées d’hiver sur divers sites, il ne vit jamais apparaître le nom d’ « Eminescu », ni ses nouvelles si longuement travaillées. Il inonda de ses manuscrits les maisons d’édition, se fixa pour objectif d’envoyer, en des débuts d’après-midi grisâtres, au moins deux manuscrits qu’accompagnait chaque fois une lettre soignée. Il n’obtint pas plus de réponse. On a peine à imaginer comme il est difficile pour un manuscrit de se faire aimer d’un comité de lecture, quand ils sont des dizaines, des centaines, des miliers qui semblent crier tout autour : « Moi, moi d’abord ! ».

Le jeune homme bientôt – peut-être doit-on l’appeler Eminescu, bien qu’il s’agisse d’un pseudonyme - , le jeune homme s’aperçut que son nourrisson dépérissait. Quand il eut compris qu’il ne trouverait jamais le miel de la célébrité, que ses efforts étaient vains comme ses études de jadis ou ce désir de tenir dans ses bras une jeune femme, alors, ses manuscrits se flétrirent à ses yeux et, dans un élan de rage, il les réunit et les porta dans une grande poubelle qu’un camion souleva et reversa au milieu des détritus. Il se fit en lui un changement radical, car ses amarres de lignes, de mots solidement noués, s’étant rompues, son univers imaginaire dans une bourrasque fut emporté dans les gouffres confus. Et, avec son univers, Eminescu, le jeune homme idéalisé. Il ne resta plus que sa haine de lui-même qui n’avait plus d’issue. Et si Eminescu, cet autre lui-même, mais en plus vrai, plus vivant, n’existait plus, alors lui-même n’était plus rien. Et il disparut comme l’image d’un téléviseur que l’on éteind, qui ne laisse qu’une tache lumineuse quelques secondes sur l’écran et dans les yeux du télespectateur.

 

 

 

 

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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