Gilbert Sinoué et sa reine crucifiée

Publié le par Eminescu

La Reine crucifiéeAgréable moment que j’ai passé avec le Gilbert. Roman de cinq cents pages lu au cours d’un week-end, en deux brèves soirées. Des épisodes enchaînés avec aisance, un style simple et fluide. L’histoire d’amour du futur roi du Portugal et de la suivante de son épouse, Ines de Castro ; en toile de fond, la Reconquista et les lettres mystérieuses d’un prêtre Jean, roi chrétien du bout du monde dont la puissance militaire permettrait d’éradiquer l’Islam. 

Il y a quand même dans ce roman charmant un petit air de déjà vu : un moine Franciscain se lacérant les chairs tel un autre moine, albinos, de l’Opus Dei. Des histoires de lettres que les royaumes d’Espagne et du Portugal cherchent à récupérer de la même manière que l’Eglise aurait cherché à éliminer les descendants du Christ et de Marie Madeleine, aurait falsifié le message primitif du Christianisme. C’est curieux cette mode du fantasme sur l’Eglise Catholique. Notre mentalité laïquarde et libérée nous fait voir les pires horreurs derrière tout ce qui ne peut être que bienveillance et bénignité ; à moins que l’on voie toujours chez les autres ce que l’on est soi-même… Bref, Sinoué, comme Kauwelaert, surfe allègrement sur la mode du Da Vinci Code.

Et j’en suis venu à me demander – ce que je me demande toujours en lisant - , comment a procédé l’écrivain dans son atelier. C’est important, quoi, la genèse d’un roman.


Je l’ai vu en 2004, le Gilbert. Il venait de sortir un roman sur Akhénaton. C’était à Brest et il faisait un petit speech dans la grande librairie de la ville. Il venait d’écrire plusieurs centaines de pages sur l’Egypte Ancienne, avouant que c’était là une période qui ne le passionnait guère. Non, il était un peu lassé des pyramides. Alors pourquoi gratter sur le sujet ? Le fric évidemment. Le but d’un écrivain, ce qu’il n’avouera pas et qui est partie intégrante de son essence d’artiste, c’est d’être lu, reconnu ; c’est donc de vendre. Le Da Vinci Code sort quelques mois plus tard. Il doit trouver ça minable, tant du point de vue du contenu – des fables pour épiciers -, que de la forme –un style à grincer des dents, à frémir du kiki. Mais cela se vend, car les épiciers, et tout bon français ayant été à l’école de la république, ne veut pas être dupe de l’historiographie officielle ; s’il en avait seulement les moyens…

Gilbert Sinoué

Très sérieux sur la photo. Gilbert me faisait penser pourtant au comique Guy Montagnié. Même crâne chauve, un gros rire un peu surfait...


Le Gilbert, donc, voit que ça marche et détermine aussitôt ce qui a pu plaire dans le roman.

-pour le fond : un terrible secret qu’a voulu garder l’Eglise pendant des siècles et qu’a su dévoiler un auteur de gare.

-intrigue : chapitres courts, se terminant toujours sur un meurtre inexpliqué (mais qui a bien pu tuer ce pauvre homme ? Pourquoi ?), des révélations systématiquement interrompues au moment le plus palpitant (Mais que cela peut-il bien être ?).

-érotique et bien pensant, dans un lyrisme à la CheryFM. « Il sentit son sexe entrer en elle et lui perforer l’hymen ». C’est beau…

-humour dans les dialogues. Au début, parce qu’après ça devient tragique. On déconne un peu sur les différences de culture entre Chrétiens et Musulmans.

-style : des phrases brèves. N’oubliant pas que depuis quelques décennies, on a démontré que les phrases ne devaient pas compter trop de mots pour ne pas perdre et embrouiller le lecteur. Regardez-moi venir ces benêts avec leurs points en veux-tu, en voilà, alors qu’il n’ont pas terminé. Leur phrase. (Clin d’œil à Gaudé, mais à d’autres aussi.)

 

Sinoué ajoute une touche personnelle à son œuvre et nous pouvons lui en être reconnaissant. Sur la fin notamment, il y a cette reprise d’un paragraphe assez poétique : « Le ciel est jaune et la terre bleu métal… Des Harpies traversent l’azur ». La malédiction. Le retour d’une tragédie familiale semblable à celle des Atrides. Une fin historique, traitée déjà par Montherlant, qui n’en demeure pas moins surprenante. Un Gilbert un peu moins ignare donc que son homologue américain. Il faut dire qu’il a plus de grâce, qu’il conduit mieux son récit, que l’on a pas en le lisant cet impression de suivre une série policière de bas étage. Non, c’est un peu mieux, mais c’est quand même regrettable cette manie de la mode et du gros tirage. Peut-être un travers du roman, genre populaire par excellence. Nullement le meilleur à coup sûr, son triomphe depuis plus de deux siècles marque bien l’agonie lente et irréversible de la grande littérature.


Mais je démonterai le roman plus tard.

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