Mon roman (2)

Publié le par Eminescu

Je revins à mon appartement tout tremblant, j’entrai les jours qui suivrent dans une colère sourde et contenue, car je ne savais comment la laisser s’exprimer. A qui aurais-je pu me confier et qui eût bien voulu m’entendre ? Notre histoire prenait fin déjà alors qu’elle commençait à peine. La princesse le temps d’un bal était revenue à son état de souillon. Après ce qu’elle m’avait avoué, la froideur de ses dernières paroles, notre rupture était irrémédiable. Nos beaux rêves colorés s’étaient envolés tout d’un coup ; je devais dire adieu à la carrière qui m’attendait dans la Royale. Et, faisant effort par la pensée, toujours, quand le regret devenait insupportable, je me réfugiai dans mes projets de fuite au Japon. L’année passerait vite, me disais-je, et là-bas m’attendait enfin la vie lumineuse que j’espérais, loin des échecs, des déceptions effarantes.

En m’enfermant dans ma tour d’ivoire, rompant avec mes amis de l’université, je relus les philosophes antiques et m’astreignis à une discipline de vie qui devait me faire supporter d’un cœur égal tous mes tourments. Je devais me résigner à la solitude. Le visage grave, les lèvres serrées, comme sous le coup de la douleur, je devais oublier les instants de volupté que j’avais connus, et n’avoir jamais le désir d’en connaître à nouveau ; je devais accepter une vie d’une austérité totale, jusqu’aux jours de la vieillesse où ma chair aurait oublié les désirs. Et je murmurais à toute heure un vers d’Eschyle qui reste encore gravé dans ma mémoire : « De pleurs et de lamentations aucunes pour ne pas engendrer un gémissement plus insoutenable. » Comme Etéocle, dans son prologue grandiose, je dirigerais seul mon esquif sur les flots déchaînés, la solitude liquide, les nuages lourds, aussi loin que portaient mes regards.

La veille des vacances, je me rendis à l’université alors que les locaux ouvraient à peine. Il ne faisait pas encore jour et les guirlandes brillaient tristement dans les rues désertes et embrumées. Je notai les dates de mes examens de janvier et rentrai chez moi en hâte. Toute la matinée, je remis de l’ordre dans mes papiers et dans mes livres. Je réunis et triai mes réflexions sur les Anciens, les rangeai dans un grand classeur avec, pour chaque auteur, un intercalaire. Enfin, je fis ma valise et pris, en début d’après-midi, le train pour Paris.

Les sacs et valises débordant des portes bagages jusque dans l’allée du TGV. Le TGV lui-même encombré de voyageurs, dans ses allées et près des portes automatiques, assis sur leurs bagages, tenant sur leurs genoux leurs cadeaux de Noël. La gare Montparnasse, quand de tous les quais, sur plusieurs étages, sort un flot humain continu qui s’engouffre dans les bouches de métro. Le métro enfin et son haleine métallique, malsaine, ses rames où l’on s’entasse au point que les portes ferment à peine, avant de disparaître dans les boyaux obscurs.

Arrêt Saint-Paul, rue du Prévôt, rue Charlemagne.

J’arrivai à cette heure sombre des fins d’après-midi d’hiver où le jour gris insensiblement fait place à la nuit. Notre immeuble s’était tassé, me semblait-il. Sombre, ventru, penché, on eût dit qu’il se soutenait derrière lui sur les constructions plus récentes. Deux fenêtres au premier étage étaient allumées. C’était là que vivait le dernier des ducs de Thouars, des princes de Tarente et de Talmont ; cette famille, la plus prestigieuse après les princes du sang, dont les possessions s’étendaient sur le Poitou, la Mayenne, la Bretagne, la Bourgogne même et que la République avait refoulé dans ce vieux logis.

Je poussai de l’épaule une porte lourde qui s’ouvrait, à travers un passage voûté, sur une cour intérieure. Sur ma gauche, un escalier aux marches de bois creusées par le temps se perdait dans l’ombre. Et ses marches répercutèrent mes pas. Je sonnai. Notre servante, une petite dame que j’avais toujours vue grisonnante, m’ouvrit. Elle ne put retenir un cri de joie en me voyant. Elle me contempla longuement, souriante, tout en me tenant par les épaules, me demanda si j’avais fait bonne route, si je ne manquais de rien là-bas. Les mères des La Trémoilles n’étaient pas plus heureuses de voir revenir leurs aînés de la guerre. Je posai ma valise, elle m’aida à ôter mon manteau. Nous étions dans un couloir que décoraient des copies de tableaux, des portraits des grands de notre famille ; il s’y trouvait quelques originaux également. J’entendis bientôt une démarche lourde faire craquer le vieux plancher, aperçus dans la pénombre une silhouette imposante. Une toux rauque fit vibrer les boiseries. Mon père s’arrêta à quelques pas, me toisant de ses yeux gris, délavés, de son regard froid. Il avait vieilli : ses cheveux étaient d’un blanc neigeux, ses épaules s’étaient davantage courbées. Malgré cela, il devait encore me dépasser de quelques pouces et sa stature massive, dans ces pièces au plafond bas, inspirait toujours la crainte, le respect.

-Bonsoir père. Je passerai les fêtes de fin d’année avec vous, comme prévu.

Il acquiesça vaguement.

A souper, lui qui auparavant me questionnait sur ma journée et rectifiait les leçons de mes professeurs, parla peu ; il évita du moins de parler de mon avenir, de cette carrière dans la Royale que je lui avais vantée avec tant d’enthousiasme.

En portant ma valise dans ma chambre à coucher, je fus surpris par l’odeur de renfermé, de vieux bois verni qui régnait un peu partout et à laquelle je n’étais plus habitué. Notre appartement occupait la moitié du premier étage de l’immeuble. Le couloir donnait sur un salon assez spacieux qu’occupait une table Louis XIII, massive, aux pieds torsadés, quatre chaises assortis ; de là, par une porte à gauche d’une console, l’on accédait à notre bibliothèque, par celle de droite, au bureau de mon père. Enfin, le couloir donnait accès à deux chambres à coucher, celle de mon père et la mienne. Notre domestique dormait au dernier étage de l’immeuble, sous les toits.

Je m’assis sur le bord de mon lit, les oreilles résonnant encore dans le silence. Mon séjour de plus de trois mois à Brest ne m’avait pas paru plus long qu’une journée de cours au collège. Après avoir connu les affres de la passion, la vie d’étudiant, avoir espéré un haut poste dans la Marine, je retrouvais ma chambre exiguë. Ah mes efforts et mon ambition démesurée me ramenaient immanquablement à ce point de départ !

Le lendemain matin, sur sa console, la pendule au style chargé de la régence - elle venait tout droit de l’Hôtel de La Trémoille - indiquait six heures. Mon père, matinal comme à son habitude, s’était enfermé depuis une heure déjà dans son bureau. Cela faisait des années qu’il travaillait sur le Chartier de Thouars à l’histoire monumentale - elle couvre en effet près d’un millénaire - de notre illustre lignée. Je l’entendais tousser à travers la porte.

Sur la table principale, couverte d’une nappe blanche, m’attendaient des viennoiseries et un bol de café au lait qu’était en train de me verser notre domestique. Il me semblait, en repensant aux brumes de Brest où je me trouvais la veille, émerger d’un rêve étrange ; après une nuit d’un sommeil profond, je retrouvais la réalité de ma première vie. Une journée d’un travail sain et salutaire m’attendait. Je gagnai notre bibliothèque après déjeuner. Il fallait descendre quelques marches pour accéder à cette salle aux murs tapissés d’étagères. Lorsque l’on se trouvait en son centre, on était oppressé par tous ces livres dans leur entassement vertigineux. Il n’y avait que deux ouvertures : une lucarne entre deux étagères, qui ne dispensait pas assez de lumières pour se passer d’éclairer à toute heure du jour ; une porte, qui communiquait avec le bureau de mon père et lui permettait de prendre sa documentation sans passer par la salle à manger. Je m’installai sur une table de travail, des feuilles blanches face à moi, un crayon, une pile de livres choisis avec soin ; mon portable restait éteint dans un coin. Et, plusieurs jours durant, je m’astreignis à une vie de moine copiste dans cette bibliothèque où j’avais passé déjà tant d’heures à étudier. Je levais le nez de mes livres seulement pour les repas de midi et du soir, regagnais la tête lourde et les yeux fatigués mon lit où des voix intérieures soufflaient longuement à mes oreilles des bribes de phrases dans plusieurs langues avant de m’abandonner au sommeil.

Ces journées d’étude me furent merveilleusement profitables, non pas que je repris des cours de fac qui m’intéressaient peu, mais parce que je lus des auteurs que je connaissais mal, des auteurs de l’Antiquité tardive notamment. A travers Zosime et Amien Marcellin, à travers ses propres écrits, je découvris l’empereur Julien. Singulier caractère avec lequel je me trouvai une forte affinité. Sa jeunesse première s’était consumée parmi de poussiéreux rouleaux, dépositaires de dix siècles de culture. Il n’en avait pas été brisé comme Léopardi. Inversement, il s’était forgé un esprit farouche et indépendant, assez pour se faire acclamer empereur sur l’île de la Cité et s’en aller mourir héroïquement contre les Parthes. Je relus Platon, Cicéron, Marc Aurèle, ces grands historiens que sont Thucydide et Tacite ; et je m’abîmais le soir dans les vies de nos aïeux les plus illustres. Une fois que j’avais ouvert, dans un craquement, mes livres reliés de cuir, aux tranches jaunâtres, je n’étais tiré de ma lecture que par ces détails physiques qui nous rappellent la présence de notre corps, une crampe aux cervicales, la vue qui se trouble, les caractères qui semblent mal imprimés ; revenais un instant à la réalité avec l’arrivée de mon père qui montait sur un escabeau et consultait les ouvrages les plus haut placés.

Noël ne changea rien à nos habitudes. Il n’y eut pas de remises des cadeaux comme dans les autres familles. Tout au plus notre domestique installa un petit sapin dans un coin de la salle à manger et le décora. Le repas du soir fut peut-être un peu meilleur, et se prolongea. Mon père et moi-même parlâmes enfin de mon avenir. Je le sentis distant, j’avais le sentiment désagréable qu’il se désintéressait de son fils, qu’il ne me croyait plus bon rien. Mon désir d’entrer à nouveau dans une ambassade l’agaça, mais il voulut bien, malgré tout, me trouver un poste, n’importe lequel. Dans cette discussion succincte, entrecoupée de silences, il ne fut nullement question de Gwennaëlle. Il avait bien compris que nous avions rompu, il savait depuis le début que notre histoire était sans lendemain ; peut-être avait-il éprouvé les mêmes déboires dans sa jeunesse turbulente. Il y avait en lui ce fatalisme des hautes intelligence qui voient avec indifférence l’éternel retour des erreurs humaines.

Je ne crois pas avoir pensé à Gwennaëlle durant ces journées d’étude. Ma volonté était tout entière tendue vers une vision plus précise de la pensée humaine à travers les âges. Chaque fois qu’un sentiment doux comme un sanglot faisait surface, je faisais appel à toutes les forces de ma raison et, baissant les yeux à nouveau, je replongeais dans ma lecture. Je cédai pourtant le soir de la Saint-Sylvestre. Mon père détestait les « réveillons» ; c’était pour lui une saturnale pitoyable, une de ces occasions innombrables de débauche que se donne la populace ivrogne. Alors que Paris commençait de s’agiter dans la nuit illuminée, je restai dans le silence pesant de notre bibliothèque. Pendant que je tournais les pages d’un essai de généalogie, distrait par la fatigue, le visage de Gwennaëlle me revint à l’esprit. Je le vis soudain face à moi comme au jour de notre premier baiser. Sans réfléchir, je pris et allumai aussitôt mon portable ; je ne devais pas laisser le temps à mes bonnes résolutions de reprendre le dessus. Je voulais juste entendre sa voix. Je trouvai précipitamment son numéro, enfonçai la touche verte, entendis la sonnerie… plusieurs fois. Il était tard. Elle devait réveillonner chez ses parents ou en compagnie de ses amis, de ce « Flo » peut-être. Je raccrochai sans avoir entendu sa voix sur son répondeur.

Quand j’eus repris mes esprits, le lendemain, je décidai de redoubler mon travail pour me punir de cette faiblesse. Et je consacrai les trois jours qui suivirent à mémoriser les meilleurs morceaux des auteurs que j’avais lus précédemment. Je les récitais les yeux fermés et les recopiais pour m’approprier pleinement leur style.

Enfin, mon ardeur à étudier s’étiola. J’avais les yeux et la tête douloureuse, l’esprit saturé. Un an auparavant, j’avais la possibilité de m’aérer au dojo. Cet après-midi-là je ne pouvais que me dégourdir les jambes au-dehors.

Et à travers les rues de Paris, comme dans les rayons de notre bibliothèque, je côtoyais le passé. Je pris un chemin que j’avais parcouru si souvent, mon cartable à la main ou sur le dos. L’Hôtel de Sens, son beau jardin, sa façade d’une élégante asymétrie, qui s’éloigne ; ses tours d’un gothique flamboyant, sentant le frémissement de la Renaissance. L’île Saint-Louis, entièrement vierge au Moyen Âge, et tout entière construite à présent. Puis, de l’autre côté de la Seine, en gravissant la butte Sainte-Geneviève, les vestiges du rempart de Philippe- Auguste, que la ville avait éventré dans son extension inexorable. Du haut de cette butte, par ses prières, Sainte-Geneviève avait détourné le Hun Attila et ses hordes de barbares ; la Révolution - affreux sacrilège - avait dispersé ses reliques et changé l’église qui lui était consacrée en un temple voué à quelques philosophes illuminés. Et depuis plus de deux siècles ce haut lieu gardait les restes de Voltaire !

Le froid était plus vif, plus pénétrant qu’à Brest ; il me rougissait les joues. Je gardais les mains dans les poches de mon grand manteau, en avais remonté le col sur mes oreilles. C’était presque une veille de rentrée, un mardi aussi triste qu’un dimanche ; et je remontais la rue Clovis.

Une tour gothique, élevée à l’origine par notre premier roi, une façade jaunâtre d’une extrême sobriété ; son grand portail. J’étais de retour à Henri IV. Les fenêtres ouvertes sur le mois de juin étouffant, avec l’hiver, avaient été refermées. La ferveur des concours était retombée, était passée l’été des rancœurs lancinantes. Une rentrée avait eu lieu sans moi. Mon professeur de grec ancien, un homme d’une culture remarquable et qui rendait toujours ma copie la première - car il les classait - ne s’était pas alarmé de mon absence ; il avait continué ses leçons devant des élèves moins brillants.

En contournant le bâtiment, sur la rue Clotilde, je me penchai au carreau d’une fenêtre et, me protégeant des reflets, vis l’intérieur d’une salle vide et, de l’autre côté encore, la cour des collégiens, déserte. La lumière blanche d’un soleil attiédi se mit à briller dans la salle de classe et une vieille dame entra, posa son cartable de cuir usé sur le bureau, ses craies au tableau. Elle portait des lunettes dont la chaînette pendait à son cou. Des bambins qui avait envahi la cour entrèrent à sa suite, s’installa alors la rumeur diffuse d’une heure de français. La date recouvrait le tableau, le titre de la nouvelle leçon, les cahiers étaient ouverts quand on frappa à la porte. Un surveillant pressé poussait devant lui un jeune homme aux boucles claires. Il était terrorisé.

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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