Mon roman (3)

Publié le par Eminescu

Notre domestique était calme, mais portait sur son visage les marques d’une douleur profonde. Vieillie, toute vêtue de noir, elle ressemblait à ces déesses qui président aux destinées des hommes. Ses yeux étaient rouges d’avoir trop pleuré ; elle me prit dans ses bras comme si j’étais son fils.

-Il est là, me dit-elle.

Nos pas résonnèrent dans l’appartement silencieux. Une porte s’ouvrit.

Mon père était allongé sur son lit, ses mains ramenées sur sa poitrine. Son visage terriblement pâle, terriblement amaigri, avait été pacifié par l’ange de la mort. Il reposait sur son lit tout inondé de lumière. Et je le trouvais encore impressionnant dans son dernier sommeil.

-A-t-il eu une parole pour moi avant de mourir ?

-Oui, il a dit qu’il vous aimait.

-Vous mentez.

Je ne retiendrai rien de ces journées d’un vide absolu. Il fut enterré à Thouars ; la cérémonie eut lieu dans cette église où reposent nos aïeux les plus illustres. Peu de gens y assistèrent, si ce n’est quelques cousins éloignés que je n’avais revus depuis des années, des amis que mon père avait perdu de vue. A travers les verres noirs de mes lunettes, je vis que l’on mettait son cercueil en terre et j’eus un tressaillement au bruit de la première pelletée qui tomba sur le bois. Je n’entendis rien de tout ce qui fut dit de lui.

En sortant du cimetière, un vieil homme s’approcha de moi.

-Recevez mes plus sincères condoléances, Monsieur de La Trémoille. Votre père et moi étions cousins et amis. Il m’a appris que vous aviez le désir d’entrer dans les Affaires étrangères. Ce n’est pas le moment de parler de cela, certes ; permettez-moi tout de même de vous remettre ma carte.

Il posa la main sur mon épaule avant de s’éloigner.

Je dus m’occuper des dossiers de succession, comme s’il m’était possible encore de me consacrer à quelque chose. A vingt ans, je devenais prince et duc ; j’héritais de trois appartements, dont celui que nous habitions, des dividendes d’un compte en banque, d’une auto. J’étais le légataire de son Histoire des La Trémoilles et de ses modestes droits d’auteur. Contrairement à ce qui avait été le lot des héritiers de notre famille depuis un siècle, mon père me donnait plus qu’il n’avait reçu.

Je passai plusieurs jours, seul dans notre appartement, attendant dans le salon qu’il sortît de son bureau. Les murs et leurs boiseries, chaque objet, les livres qu’il avait maniés étaient tout emplis de sa présence.

Un matin que sa maison d’édition me demandait une des épreuves qu’il n’avait pu leur envoyer, j’entrai dans sa chambre. J’éprouvai un frisson religieux. Son lit était vide, sa table roulante près de la fenêtre. En ouvrant sa table de nuit, je trouvai la photo de son mariage. Je n’avais jamais vu le visage de ma mère. Il était doux ainsi que je l’avais imaginé. Elle était, j’en jugeai par la  taille de mon père, assez petite avec des cheveux bruns ondulés, un sourire timide. La tenant dans ses bras comme pour la protéger, feu le prince de Tarente et de Talmont semblait heureux comme je ne l’avais jamais vu. Je rangeai la photographie avec précaution, craignant d’avoir commis quelque faute, trouvai le volume, retournai en hâte dans le salon pour le feuilleter avant de l’envoyer.

Ses écrits étaient si puissants que le paquet me tomba des mains : il me semblait l’entendre tonner.

C’était du Tacite, un style d’une force inouïe, des portraits saisissants de vérité, une pensée virile ; le meilleur de lui-même qu’il avait laissé là, tout ce qui ne doit pas être tu. Et si son Histoire ne s’était arrêtée au frère du héros vendéen, s’il avait parlé de lui-même à la troisième personne, qu’est-ce qu’il eût pu dire de lui ? Il était comme moi fils unique et sa famille vivait au-dessus de ses moyens. Il était entré dans l’armée avec l’espoir de refaire sa fortune, mais les grands conflits étant loin déjà, sa fougue ne lui avait servi de rien. Son ambition s’était changée en aigreur ; il avait été mis en retraite forcée pour avoir passé à tabac une jeune recrue. Auparavant il avait rencontré une jeune femme fragile, la sœur d’un camarade d’école. Ils s’étaient mariés. Elle lui avait donné un enfant avant de trépasser, deux ans plus tard. Par la suite, je l’avais toujours su, il avait entretenu une relation non officielle avec notre domestique ; de là vient le mépris que j’ai toujours éprouvé pour elle.

Me voyant indifférent à tout, immobile dans cet appartement délaissé, cette dernière se penchant vers moi osa me parler.

-Sébastien, votre père n’aurait pas voulu que vous vous fassiez du mal comme cela. Vous devriez retourner à Brest. Vous êtes resté ici trop longtemps.

-Qu’est-ce que je ferai là-bas ? Les études que j’y fais ne valent rien.

-Cela vous ferez du bien de sortir de ce lieu, de voir une ville différente. Vous devez vous aérer.

Je restai encore quelques jours dans le même état, puis partis pour Brest, en auto.

C’était parce que je me retrouvai au volant d’un véhicule qu’il avait conduit, parce que les immeubles, les maisons et les paysages se mirent à défiler que les souvenirs, et les regrets, se précipitèrent sur moi. Je réalisai soudain que j’étais orphelin, que j’avais perdu le seul être qui pût me soutenir sur le long chemin de l’existence. Il avait eu soin de me prodiguer la meilleure éducation et m’avait assez endurci pour que je pusse faire face aux assauts extérieurs. Il avait placé bien des espoirs dans mes études. Et quelles satisfactions lui avais-je apportées ? J’avais gâché les talents immenses qu’il m’avait accordés en m’étiolant dans une université médiocre, je m’étais perdu pour une fille de rien et, au moment même où il rendait le dernier soupir, je pensais à elle dans les vertiges de l’ivresse. Je n’avais pas été à ses côtés au moment où ses yeux se fermèrent pour toujours.

En Bretagne l’hiver s’entêtait dans la bruine quand un souffle nouveau se faisait sentir ailleurs. Je me garai devant mon immeuble perché sur sa colline. Lorsque, la tête résonnant encore du bruit de la route, je me retrouvai dans la pièce principale de mon appartement, entouré de notre blason et des portraits de nos aïeux, un malaise indéfinissable me prit au corps. Sur ma table trônait encore ma bouteille, un verre renversé - j’avais laissé tout cela tel quel dans ma précipitation. C’était la preuve indiscutable de ma faute, comme un éternel reproche que m’adresseraient mes aïeux. Cette bouteille représentait mon ivresse pendant son agonie. De colère, j’ouvris ma fenêtre et la jetai dehors. Des éclats de verre se firent entendre. Dans l’atmosphère d’un appartement délaissé depuis quelques temps, d’un air plus pesant, je passai dans ma chambre et m’allongeai sur mon lit. Il se mit à faire si noir que l’on eût dit que le rideau mécanique avait été descendu.

Dans la dernière lueur qu’ils perçurent, me dis-je avant de m’endormir, dans la dernière lueur qu’ils perçurent ses yeux ont cherché ma présence.

Je fus réveillé tard dans la nuit par un murmure qui venait de ma salle à manger. C’étaient des voix qui chuchotaient mais que je ne distinguais pas clairement. J’allumai la lumière, tendis l’oreille et n’entendis que la rumeur vague de la ville, le vent qui frappait furieusement ma vitre éclaboussée. Apeuré, j’hésitai longtemps avant de me rendre dans la pièce d’à côté, afin de me rafraîchir. J’y entrai, je bus, je m’assis. Alors la rumeur monta et des voix, comme si la longue lignée de mes aïeux m’entourait, se mirent à crier. On me montrait du doigt, on m’accusait de toutes les indignités. Leurs accusations me furent si insupportables que je pris ma tête entre mes mains et ne pus retenir un hurlement. Tout se mit à tourner. Alors je crus entendre une voix plus forte surmonter les cris et les ricanements, soulever au-dehors des vagues vertigineuses qui venaient s’abattre avec force fracas aux pieds de mon immeuble. C’était une ombre immense qui se dessinaient dans l’encadrement de la fenêtre, des bras qui projetaient des gerbes d’eau prodigieuses. Elles allaient faire voler ma vitre en éclats, inonder la pièce, décrocher mon blason et m’emporter dans leur reflux jusque dans les profondeurs inexplorées.

Je refermai les yeux, me bouchai les oreilles. Le bruit s’estompa quelque peu. Puis, effaré, le cœur battant à tout rompre, j’enfilai mon grand manteau et sortis, renversant ma bibliothèque dans ma précipitation.

La ville était déserte, dévastée comme au temps des bombardements alliés, et j’errai sous une pluie lancinante, tel un spectre. Le pont de Recouvrance était ébranlé par le vent du large, la rue de Siam oscillait à la lumière de ses lampadaires grésillant. Plus haut, le catamaran élevait sa ferraille noirâtre sous le ciel chargé. J’errai comme une âme en peine près du logis du commandant Guivinec qui dormait auprès de son épouse ; sa fille à l’autre bout de la ville devait rêver à des amants masqués qui lui feraient l’amour dans le noir. Le dojo quelque part dans la pluie silencieuse faisait entendre des kiaïs derrière ses vitres éteintes, le chocs des poings sur les paos. Je m’aventurai sur le pont d’Harteloire que le vent secouait telle une passerelle de cordes, et le sol qui se dérobait sous mes pieds me projetait d’un côté, de l’autre. Enfin je passai la tête par-dessus les parapets que j’embrassai de toutes mes forces et luttai ainsi contre le balancement irrésistible. Sous moi, si vaste que n’avais rien d’autre sous les yeux, sous moi, tout près me semblait-il, la Penfeld vomissait ses eaux noires dans l’Océan démonté. Le vent lourd de pluie rabattait ma chevelure sur mes yeux, l’en enlevait soudain.

Sur l’écran noir des eaux apparut le cadet Frédéric et son bec de lièvre. C’était la brebis galeuse d’une famille sans tares qui, à quatre siècles de là, jetait ses imprécations dans l’humidité de Venise. Et ses imprécations roulant d’âge en âge devaient aboutir à la Révolution et l’anéantissement des grands idéaux de l’aristocratie guerrière. Il riait aux éclats. Philippe-Henri avait lutté contre d’âpres destins ; ainsi que dans une mêlée prodigieuse, nous avions enfoncé les premiers rangs d’une révolte d’esclaves et je m’étais retrouvé au plus loin, cerné de toutes parts. Le dernier des aristocrates était à genoux. Après lui, naquit Sébastien- Henri de La Trémoille. Il fut le dernier de sa race.

A nouveau l’écran noir des eaux, grossissant. Je desserrais mon étreinte.

 

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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Simon 20/06/2014 19:47

C'est très bien écrit, le sens est très clair, bravo pour ça, c'est rare. Etonnant que ça n'ait pas été publié. En tout cas, tu n'as rien à envier à Guillaume Musso, qui pourtant vend des millions
d'exemplaires chaque année. Il faut peut-être essayer de frapper plus le lecteur, avec une histoire inédite, qui sort de l'ordinaire, réussir à mettre du suspense. Je pense que c'est ça qui
manquait. Essaye d'introduire du suspense, peut-être que là les choses sont trop claires; il faut laisser des zones d'ombre et surprendre le lecteur en dévoilant les cartes après coup. Mais en tout
cas merci de faire partager ces extraits! J'écris en ce moment, et c'est toujours inspirant de voir un peu ce qui se fait à droite à gauche.

Eminescu 03/08/2015 18:17

Je sais que je réponds avec beaucoup de retard et que tu ne liras peut-être pas ce message. Quoi qu'il en soit, merci pour ce commentaire: j'ai malheureusement tellement peu de retour sur ce que je fais que ces compliments me vont droit au coeur.