Le début du roman

Publié le par Eminescu

 

 

 

 

                                                                                          DIONYSOS : -De trop ramer, j’en ai des ampoules, moi.

                                                                                          Puis, ça fait un bon moment que j’ai le derrière en sueur,

                                                                                    et bientôt à force de se pencher, il va finir par dire…

                                                                                                    LES GRENOUILLES : -Brékékékex coax coax.

                                                        […]                                                         

                                                                                    DIONYSOS : (avec colère) Brékékékex coax coax.

                                                                                   (Il pète bruyamment.) Celui-là, je vous le prends !
                                                                                         LES GRENOUILLES : L’horreur qu’il nous fait subir !

                                                                             DIONYSOS : Qui sera plus horrible pour moi,

                                                si j’éclate en plus de ramer !

Aristophane

 

  

 

POETES D’AUJOURD’HUI

 

Une rencontre inespérée

 

 

            Les Blanchard étaient sur le point d’ouvrir une librairie dans une petite rue du Vème arrondissement. C’était un jeune couple venu de province. Le jeune homme, Sylvain, était de belle taille, avec de beaux cheveux noirs bouclés et des joues roses, pleines, toutes pareilles à celles d’un gros bébé. Quant à Virginie, c’était une jeune fille menue, avec des cheveux épais qui lui tombaient en cascade dans le bas du dos et un minois des plus charmants, tout couvert de taches de rousseur. Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la fac de lettres de Clermont-Ferrand et s’y étaient entichés de littérature au point de vouloir ouvrir leur propre librairie. Cela n’avait pas été chose facile. Ils avaient dû suivre une formation en apprentissage, puis faire une demande de prêt aux démarches longues et complexes. Ils avaient finalement obtenu l’argent nécessaire à l’achat d’un petit local dans une rue peu fréquentée.

            Ce petit local, une ancienne boucherie des plus sordides, ils l’avaient aménagé avec tout le soin que l’on peut imaginer chez deux jeunes passionnés. Ils avaient installé sur les murs, à la manière d’une tapisserie, de belles étagères vernies sur lesquelles ils avaient disposé les chefs d’œuvre de leurs écrivains favoris. (Ah ! Dira-t-on jamais combien est délicieuse l’odeur d’un livre neuf, agréable aux yeux une couverture luisante qu’aucun doigt n’a outragée ?) Près de leur vitrine enfin, ils avaient placé de beaux présentoirs sur lesquels devaient reposer de superbes ouvrages, des ouvrages qui, de la rue, attireraient les regards de tous les passants.

 

            En ce début d’après-midi, les Blanchard s’occupaient des derniers préparatifs avant le grand jour. Sylvain déballait les derniers cartons, Virginie mettait dans la caisse des rouleaux de menues monnaies.

            Le matin même, on avait fixé leur enseigne : LIBRAIRIE BLANCHARD. Et Sylvain, fréquemment, interrompait son travail, passait sous la grille à moitié tirée pour admirer du dehors, sur verni brillant et en lettres nacrées, le nom de ses aïeuls. Quelle n’aurait pas été la fierté de ces pauvres paysans d’une campagne obscure de voir leur nom trôner ainsi au centre de la capitale ! Le cœur gonflé de joie, il rentrait et embrassait sa bien aimée. Un beau soleil d’automne, entre les grands immeubles, caressait nos deux tourtereaux.

            En ce début d’après-midi, donc, les Blanchard s’occupaient des derniers préparatifs. Ils étaient tout à leur besogne quand, soudain, Virginie sentit qu’on l’épiait. Elle leva les yeux, poussa un cri. Elle venait d’apercevoir, le nez collé à la vitrine, une tête au teint grisâtre, aux cheveux longs et crépus plantés sur le crâne comme les poils d’un balai, aux yeux rouges à demi clos et cernés de noir. Haletante, livide, elle se remettait à peine de cette vision que l’homme passait sous la grille à demi tirée. C’était un type en espadrille vêtu d’un tee-shirt d’adolescent sale à faire peur.

            -Salut, fit-il avec la voix de quelqu’un qui vient de fumer un joint. Je vous dérange pas ?

            -Je vous en prie, répondit Sylvain à qui cet étrange individu ne semblait pas inconnu. Il avait dû le voir roder, les jours précédents, autour de sa librairie.

-…Vous désirez ?

            Sans tenir compte de la question qui lui était adressée, notre homme promenait un peu partout ses yeux encore appesantis de sommeil.

            -C’est sympa ici…Vous avez aménagé ça comme il faut, puis c’est du bon mobilier, la déco, tout ça, c’est pas mal… Vous avez de l’expérience dans le commerce, non ?

            -On a juste fait un apprentissage…

            -Ah ouais… Parce c’est chouette votre petit truc… Mais… comment dire… vous avez pas peur de pas avoir beaucoup de client dans un coin comme ça ?

            -C’est une rue pas très fréquentée, mais on a fait un site internet, on a distribué des volants, puis on compte vachement sur le bouche à oreille.

            -Hum, ça suffira pas. Vous savez, il vous faudra rembourser un prêt, les fournisseurs vous feront pas de cadeaux. Si ça décolle pas de suite votre truc, vous allez droit au casse pipe.

            Pour les Blanchard, cette journée lumineuse d’espoir s’assombrit soudain. Cet inconnu venait de leur faire réaliser, en un éclair, combien leur entreprise était aventureuse : tant de responsabilités pour leurs jeunes épaules, personne sur Paris pour les conseiller et ces banquiers qui bientôt demanderaient leur dû…

 

            -Attendez, reprit le bonhomme (il tendait ces deux mains vers les deux jeunes gens comme pour les apaiser), je dis pas ça pour vous foutre les boules, hein, je pense simplement que, pour que votre commerce marche, et ben, il faut vous faire direct une bonne pub. Vous voyez, un truc qui déchire. Dans quinze jours, il va y avoir une campagne lancée par le ministère de la culture pour relancer le livre, ça s’appelle « Kif le livre, lire c’est cool ! ». Vous avez dû en entendre parler ?

            -Oui… Bien sûr…

            -Ouais, et dans le cadre de cette manif cu, ça serait bon pour vous lancer d’organiser quelque chose, vous me suivez ?

            -Oui…

            -Alors moi, comme vous pouvez le voir sur mon tee-shirt…

            Entre deux tâches noires, on pouvait lire sur un tissu usé « Slam », puis plus bas « poetic lessons » en lettres craquelées.

            -…je suis poète et animateur de slam. Le slam, c’est un courant de poésie venu des States et ça fait un malheur en France. Nous, on est un cercle de poètes, les Sept du Quartier Latin, on se réunit un peu partout en librairie et on organise des concours de poésie. Tout le monde peut participer. Il y a beaucoup de poètes amateurs dans le coin qui voudront nous voir et lire leurs textes. Ca peut vous faire une bonne clientèle…

            Les Blanchard se regardèrent, quelque peu interloqués. Suite au sentiment d’angoisse qui s’était emparé d’eux, il leur semblait voir, dans la nuit noire, une lueur de bonne augure.

            -Ca peut être intéressant…

            -Bon, alors ce qu’on peut faire, moi je réunis mes six poètes archiconnus sur Paname. On organise une soirée. On fait passer les amateurs d’abord, les sept pros à la fin, puis on décernera un prix… genre un petit livre, euh, quelque chose de cool, quoi.

            -Il faudrait qu’on réfléchisse…

            -Ce qu’il y a, c’est que moi je suis vachement demandé et faudrait me dire rapidement si vous êtes OK ou quoi…

            Les Blanchard ne voulurent pas laisser filer ce petit garçon volage que l’on nomme « Occasion » et qui possède, sur le front, une seule mèche de cheveux : ils l’empoignèrent avant que le garnement ne leur tournât le dos.

            -On est d’accord.

            -Alors voilà, euh, ça a un coût comme vous pouvez l’imaginer. Faut que je fasse venir les artistes, je m’occuperai des affiches, ça fera… (Il prit un air sérieux.) Bon, vous êtes sympa, je sais que vous débutez et je veux pas vous enfoncer… Ca vous fera… allez… prix d’ami : 150 euros.

            C’était une somme considérable pour les Blanchard qui outre leurs prêts et fournisseurs à rembourser, subissaient le contre coup de tout le soin mis dans l’aménagement de leur librairie. Ils se sentirent gênés, mais, comprenant que c’était là le seul moyen de réaliser leur rêve, acceptèrent. L’homme eut alors un sourire ravi qui découvrit des dents dégoûtantes.

            -Au fait, je me suis pas présenté. Hervé Chteunick…

Il serra la main de nos deux ingénus, tout transporté de joie.

            -OK, je m’occupe de tout pour le samedi 22. Je vais faire les affiches, tout ça. Je passe dans deux jours. On règlera le petit côté budget, ça marche ? Allez, je me sauve.

            Il repassa sous la grille.

            -Vous le regretterez pas !

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