Des profs et de leurs ateliers d'écriture

Publié le par Eminescu

(Un petit extrait des Poètes d'aujourd'hui. L'humour y est pour le moins caustique. Je vous l'avais dit: j'étais presque enragé quand j'ai écrit ce roman...)

Une femme spirituelle

 

 

            Madeleine Cerfès, qui avait ouvert son livret à la bonne page, passa sa langue sur ses lèvres en cul de poule. Elle jeta par-dessus ses lunettes un regard mutin aux spectateurs et, d’une voix lente et pondérée, commença sa lecture.

 

 

                                    Relire Colette

 

                        Je relis la petite Colette.

                        Enfoncée dans un fauteuil,

                        Je décroise les jambes avec politesse.

                        Bitou, mon chien-chien, par ici !

 

            Cette strophe est très bien tournée, se dit notre dame de lettres. Elle enseigne, en effet, dans son atelier d’écriture, à ne pas abuser des adverbes et à construire des phrases simples, mais correctes. Elle a entouré au stylo tous les mots en « -ment », et banni ces phrases trop longues qui, comme elle aime à le répéter, gêne la compréhension du lecteur.

 

                        J’ouvre le livre aux heures douceâtres.

                        Oh là là, le bonheur !

                        Je suis si, si heureuse !

                        Bitou, comme tu me lèches !

 

            L’adjectif « douceâtre » était bien le mot qui convenait. Voilà un terme d’une précision idéale. Et puis ce « Oh là là » qui marque si bien l’émotion. C’est là du grand art.

 

                        Je relis la petite Colette,

                        Lunettes sur le bout du nez,

                        Chaînette sur les oreilles…

 

            Bien, se dit enfin la docte dame, ménageons une pause avant la pointe finale. Elle est si spirituelle qu’elle amusera fort notre auditoire.

 

                        Sortons, Bitou, pour faire pipi !

 

            Les poètes assis émirent de petits rires bienveillants en écoutant les vers spirituels de leur collègue, mais leur rire ne se communiqua ni aux mamies, ni aux étudiants, le public amateur qui, il faut bien le dire, restait assez indifférent aux beautés subtiles de ce texte.

 

            -Pourquoi il faut sortir pour faire pipi ? fit Chaty en lissant sa chevelure blonde.

 

 

 

 

 


 

Publié dans Romans

Commenter cet article