Lettre d'un jeune écrivain (à Juan Assensio)

Publié le par Eminescu


            Lorsqu'on est un jeune auteur comme moi et qu'on ne sait comment se faire connaître, on pense à écrire à de grands écrivains pour obtenir leur appui. J'ai été marqué par Juan Assensio, excellent blogueur, (je place ici un lien avec son blog link) qui foudroie dans ses écrits la littérature contemporaine. Il m'a répondu et m'a même conseillé une maison d'édition, le Rocher. Mon manuscrit n'a pas été accepté (Mon roman ), mais j'ai apprécié le petit mail. Un peu d'attention dans ce monde indifférent.  Voici ma lettre.


            Cher Monsieur,

 

 

            J’ai fait pour ainsi dire connaissance avec vous en achetant par hasard La Presse littéraire ; et j’ai trouvé que votre esprit et le mien avait quelque conformité. Auparavant, je l’avoue, je lisais ce type de revue ou de magazine pour me tenir au courant de l’actualité littéraire. C’était une forme de snobisme. Je n’apprenais rien. La plupart des auteurs dont il est question me sont étrangers : parce que je n’ai pas pris la peine de les lire ou, si l’un de leurs ouvrages m’est connu, parce qu’il ne m’apporte pas grand

chose. Vous avez dans l’entretien un franc parler qui m’a surpris, car il faut du courage pour se revendiquer réactionnaire, bien plus encore pour s’affranchir d’une pensée toute faite et dégoulinante d’un humanisme bien simplet. Par la suite, en me rendant sur votre blog, j’ai pu apprécier l’éclectisme de vos critiques : il s’y trouvait bon nombre d’auteurs qui m’ont marqué ces dernières années. Oh je ne prétendrai pas avoir lu tous les noms que vous citez : ma culture est celle de l’honnête homme, limité à quelques classiques, étendant parfois ses ramifications - mais rarement - en terre inconnue. Tout de même, vous avez remarqué Joseph de Maistre que j’ai longuement lu et dont la pensée - à contre-courant de la nôtre, en parfaite opposition aux Lumières - m’a délicieusement plu. J’ai pu lire également, dans de vieux manuels, les extraits d’une correspondance plus spirituelle et plus caustique que celle de Voltaire. Que dire de plus ? Il m’est arrivé, au cours d’une année de misère à Paris, d’assister à un entretien, ou plutôt une conférence de Georges Steiner. Un moment intellectuellement parlant des plus stimulants. L’interrogeait un certain auteur de blog au Monde, critique consensuel, un certain… mais je ne voudrais pas vous hérisser, me hérisser moi-même.

 

Juan Asensio en 2001 

            Pour en venir enfin aux faits, j’ai écrit, dans la solitude de mon immeuble de Saint Etienne, un roman qui prend le contre-pied de notre époque, sans qu’il y ait quelque message ou réflexion à en tirer, sinon le plaisir d’une histoire. Laissez-moi en quelques mots vous présenter ce travail. Les films et romans dont nous abreuvent les médias présentent des héros qui vont, tout au long d’un parcours initiatique, s’ouvrir aux autres ; j’ai imaginé un personnage hautain qui s’enferment dans sa morgue aristocratique. Quand la plupart du temps l’on montre de petites gens qui triomphent des grands, j’ai représenté un noble qui s’en va rosser les vilains. Vous me direz qu’avec cette drôle de mise en scène de la Généalogie de la morale, je ne risque pas de trouver un lectorat bien étendu. Je répondrai que je me suis plu d’une part à peindre ce que peut éprouver un esprit cultivé, raffiné et bouillant, sur lequel pèse un millénaire d’histoire familiale, la perspective déroutante que différentes époques et des lignées aussi vieilles que notre civilisation peuvent conférer à notre quotidien. J’ai cru ainsi réenchanter le monde. D’autre part, j’ai trouvé - et toute œuvre part d’une émotion, qui devient visions, puis mots - qu’il était beau de placer cet enfant terrible dans un milieu étudiant et populaire ; et laisser l’intrigue se propager comme le souffle d’une explosion. Enthousiasme de l’écrivain ? Je suis persuadé que mon œuvre vaut la peine d’être lu. Mais, comme j’allais l’évoquer plus haut, je n’ai pas trouvé d’éditeurs. Il me semble que c’est par couardise ou par manque de confiance en des auteurs sortis de nulle part. On m’envoie des lettres du type : « Je crois que votre manuscrit ne correspond pas trop à ce que nous souhaitons publier. »

Si je vous écris, donc, c’est parce que vous avez avec moi-même une certaine conformité de pensée, et que j’ai pu croire qu’un jeune enseignant modeste avait tout à gagner à écrire à un homme comme vous. Si mon œuvre, dont je vous envoie quelques chapitres, n’a à vos yeux aucun intérêt, ne prenez pas la peine de me répondre. Faites, je vous prie, comme si ce message ne vous avait jamais été adressé : je ne vous cache pas que je suis affreusement susceptible. Si cependant ces pages selon vous méritent d’être publiés, j’aimerais que vous me disiez me tourner, à qui écrire. J’essaie depuis quelques mois de pénétrer dans un monde dont je ne comprends pas les lois. Je dois vous avouer en outre que je souffre beaucoup d’évoluer dans ce milieu étriqué qui est le mien et que j’aimerais parfois avoir quelque conversation élevée en matière de littérature.

            Il me reste à souhaiter que ma lettre ne vous ait pas déplu et que mes quelques chapitres vous procurent un agréable moment de lecture.

 

Mircea Eminescu


Addendum: Monsieur Assensio m'a répondu, et vous pouvez imaginer ma joie. Et pourtant il m'a assuré qu'il n'avait pas le temps de lire mon manuscrit, pas le temps non plus d'engager avec moi "quelque conversation élevé en matière de littérature". Comme mes collègues de boulot et comme vous, mes très chers visiteurs... 

 

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