L’appartement de Dédette ou les déboires d'un jeune correcteur du bac

Publié le par Eminescu

            Les résultats du Bac sont tombés depuis longtemps - on me dira que je suis pas l'actualité et je m'en fous -, les passions se sont sûrement apaisées dans la tête de nos chers lycéens. Ils étaient stressés au moment de présenter leurs textes de français même si aucun n'ose l'avouer. Ils trouvaient cette épreuve un peu farfalue et ils n'avaient pas tort. Quelle idée d'aller interpréter des oeuvres qui disent très bien elles-mêmes ce qu'elles ont à dire! (Je renvoie à une nouvelle, L'Explication de texte , et un de mes articles, Sur l'explication de texte ). Finalement, ils se sont habitués à leurs notes, en croyant qu'elles reflettent réellement leur niveau, leurs capacités. Je peux donc leur raconter leur épreuve du point de vue d'un correcteur.  Attention : je tiens les informations qui suivent de sources sûres! 
              Au passage, je commence, avec l'appartement de Dédette, un cycle de nouvelles que j'agrémenterai comme à mon habitude de réflexions impertinentes et littéraires, mais aussi de comptes rendus de mes lectures...

 

  

            Ce matin-là, Christophe trouvait dans son casier sa première convocation pour les oraux du bac - convocation en tant qu’examinateur et non comme candidat.

            « Lycée des Ribeyrines, Valence », lut-il sur une feuille bleue. C’était dans une semaine : il lui faudrait descendre la vallée sinueuse d’une rivière qui se jette dans le Rhône, remonter le Rhône, se perdre en voiture dans la circulation des grandes villes. Ce dont il Fichier:Amedeo Modigliani - Le Jeune Apprenti.jpgn’avait plus l’habitude.

-Epreuve orale du bac, marmonna-t-il en soupirant.

            Il avait encore quelques classes de seconde à tenir avant de s’occuper de tout cela, des cours à préparer ou du moins des heures à occuper ses élèves. Il jeta la feuille d’une pichenette et elle retomba, à moitié enroulée, au milieu de papiers divers : des dates de conseils de classe, des états de services, un repas de fin d’année, une fiche de paie.

            La semaine s’écoula comme s’étaient écoulées toutes les semaines de sa première année d’enseignement à temps plein : à terminer dans la précipitation un polycop’, à griffonner le contenu d’un cours assez aléatoire. Cette semaine-là, il organisa de petites pièces de théâtre qui donnèrent lieu à des cris et des applaudissements qui perturbèrent les révisions des classes voisines. La rançon du succès. Il terminait au moins sur quelques heures qui enthousiasmaient son auditoire.

            Il sortait de sa dernière heure du vendredi quand lui revinrent en tête les oraux qu’il devait faire passer le mercredi, juste après ses deux jours de week-end. Il vivait chez ses parents à quelques trente kilomètres plus à l’intérieur du département. Il calcula donc qu’il lui faudrait rouler au moins cent kilomètres et se lever à quatre heures et demie du matin… Sur le point de quitter la salle des profs et ses collègues, il fit demi-tour et s’assit face à un ordinateur pour calculer son trajet sur Mappy. Il tira quelques feuilles sur l’imprimante : si le début du parcours lui paraissait évident, la fin, avec ses péages et ses ronds-points, ses « tourner à gauche », puis « à droite » le ferait visiblement se perdre.

            -Encore au travail, Christophe ?

            -Je travaille pas vraiment, je regarde comment je vais pouvoir aller à mes oraux.

            C’était une collègue d’Anglais, une femme d’un certain âge déjà qui, plus jeune, l’aurait sûrement séduit.

            -Tu es convoqué pour les oraux ?

            -Oui, de français, à Bourg-lès-Valence… Je m’en serai bien passé, même si ça me fait une expérience : je vais me lever à quatre heures du matin !

            -Tu pars de chez toi, là-haut à…

            -Oui.

            -Pourquoi tu prends pas l’appartement de Dédette. C’est juste à côté. Ca te fera moins loin.

            L’appartement de Dédette… Effectivement, la prof de latin, qui habitait à près de cinquante kilomètres, le louait l’hiver, quand la route qu’elle empruntait était enneigée.

            Il ne lui restait plus que deux classes de troisièmes dont les conseils de classe approchaient. Son travail, par conséquent, se limitait à passer un film à ses élèves. Rien à préparer donc : il avait assez de temps entre ses heures de cours pour aller voir la Dédette. La Dédette, l’infirmière qu’il connaissait surtout parce que ses collégiens prétextaient souvent un mal de tête, une douleur au ventre pour s’y rendre. Elle les renvoyait un quart d’heure plus tard avec un mot sur leur carnet qui était à son nom.

 

            Comme chez un médecin, il attendit dans une petite salle. Sur une table se trouvait des prospectus sur l’alcool ou les préservatifs. Deux jeunes filles y étaient assises ; elles avaient ramené leurs mains entre leur jambes et tenaient les yeux baissés.

            La porte du bureau s’ouvrit. Christophe passa devant les jeunes filles.

            Odette était une dame d’un certain âge aux cheveux teints en blond, avec des lunettes. Elle lui souriait de ses dents petites. Ils se croisaient parfois dans la salle des profs et elle aimait parler à ce jeune homme un peu timide, lui caresser l’épaule ou lui palper les bras. Entre eux, ses collègues plaisantaient beaucoup sur ce côté « tactile » de Dédette.

            -Tiens ! Christophe ! Qu’est-ce que tu fais-là ? Tu vas bien ?

            Il lui expliqua sa situation, qu’on lui avait dit que peut-être… elle pouvait…

            -Mais bien sûr, pas de soucis… Je te fais visiter ?

            Son appartement se situait juste au-dessus. De l’escalier, elle lui montra l’appartement du « patron ». Pas très rassurant d’habiter ne serait-ce que pour deux nuits, juste à côté… Elle mentionna les quelques problèmes de serrure de la porte principale qu’il écouta d’une oreille distraite. Elle lui fit découvrir enfin un appartement spacieux, sur deux étages : petit salon, petite cuisine, douche ; au-dessus, plusieurs chambres avec - on eût dit - des lits d’internat. Leurs reflets passèrent incidemment sur la glace de la grande salle de bain, près d’une baignoire. Ils redescendirent. Elle lui parla des impôts qu’elle devait payer pour ce logement de fonction qu’elle n’utilisait pas.

            -Je fais payer quinze euros la nuit… C’est pas cher hein ? Attends, va à l’hôtel, juste en face… Tu verras combien ils font payer.

            -Je passerais deux nuits dans ton appart’, peut-être trois. Je passerai te régler ça…

            -Pas le jeudi, je suis pas là, mais le vendredi, ça presse pas…

            Elle lui remit les clefs.

            De retour à l’infirmerie, Christophe se vit remettre encore un numéro de téléphone par la fille d’Odette, qui était assise à son bureau. C’était une adolescente blonde qui lui ressemblait beaucoup, mais avec bien plus de fraîcheur.

            -Si t’as un souci, tu m’appelles.

            Après quelques cours et un dernier conseil de classe, il corrigea les copies d’un dernier devoir et rentra les notes dans la foulée. Venait un soir orageux de juin. Il était assez tard, lui semblait-il, pour sortir ses affaires loin des regards indiscrets de ses élèves. Il ouvrit le coffre de sa voiture, empoigna un gros sac Adidas qui, sur son épaule, lui donnait plus l’allure d’un ado allant au foot que d’un enseignant qui le lendemain devait faire passer des oraux. Il posa ses affaires dans le couloir, ne se mit pas en peine de les déposer dans une armoire. Pour les deux ou trois jours qu’il resterait…

            Il mangea une côte de porc accompagnée de frites dans un snack et alla se coucher aussitôt après.

            Son radio-réveil entre deux stations le tira de son lit. Il avait tout juste trouvé le repos. Il était cinq heures et demie. Il trouva du café en poudre, qui lui parut assez immonde, mangea quelques bichocos et s’en alla. Après avoir démarré, il revint cependant en courant : il n’avait pas vérifié si la plaque électrique était éteinte. Et s’il mettait le feu à l’appartement de la Dédette ? Il était si distrait. La plaque était éteinte et il était en retard.

            Il longea une rivière sinueuse en accélérant dans les brèves lignes droites. Arrivé dans la Vallée du Rhône, il se sentit un peu perdu, il fit un détour en se trompant de direction, prit l’autoroute sans le vouloir, trouva une sortie que lui indiquait Mappy. Moins le quart. Il s’arrêta pour mieux regarder les feuilles qu’il avait imprimées. Les noms de rues étaient toujours introuvables, aucun panneau. Il y avait toujours plusieurs possibilités dans les « tourner à gauche ». Moins dix. Il erra dans la rue principale d’une ville où personne ne sut lui indiquer son lycée. A croire que pas un n’était du coin. Puis, par miracle, il tomba sur un panneau qui lui en indiquait la direction, un autre, plusieurs autres. Huit heures. Il se gara en craignant un peu tout de même pour son auto. D’un bon pas il gagna l’accueil et trouva difficilement, dans d’interminables couloirs, le bureau du directeur. Trois enseignants s’y trouvaient déjà. Le directeur, un homme bien grand et grisonnant, distribuait des feuilles d’émargement et de brouillon.

            Christophe suivit le directeur, qui guidait lui-même un groupe d’enseignants à travers les longs couloirs. Des élèves attendaient adossés à un mur. On lui ouvrit une porte.

                                                                                                                                             (à suivre)

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