L'appartement de Dédette ou les déboires d'un jeune correcteur du bac (suite et fin)

Publié le par Eminescu

           Il s’installa, arrangea ses affaires d’une main un peu tremblante, lut le premier nom de la liste affichée sur sa porte et fit entrer un premier candidat. C’était un garçon roux d’assez petite taille qui avait bien travaillé ses textes. Il parlait d’une voix claire et lente, qui déraillait parfois, comme s’il ânonnait des choses qu’il ne comprenait pas. Puis, il y eut des filles : toujours très angoissées, elles se tenaient bien droites, souriaient parfois, essayaient de savoir ce qu’il en serait de leur note. Il trouva que certaines étaient trop sûres d’elles. Pour ce qui est des notes, il n’eut pas le temps de bien y réfléchir avec son système de passage ; il les écrivit au stylo sans trop appuyer, en se promettant d’y revenir, mais il oublia par la suite les visages des candidats et leur prestation. Il préféra gonfler les résultats, sachant qu’un élève ne se plaint jamais d’une bonne note qu’il ne mérite pas.

            Il retrouva sa voiture dans l’état où il l’avait laissée. Seulement, il avait fait chaud dans la journée et il lui sembla entrer dans un four dont l’air lui brûla les narines.

           Il ouvrit les vitres, démarra, regagna la petite ville de C. et son nouvel appart’.            C’est moite de sueur qu’il en poussa la porte. Il languissait de se défaire des beaux habits noirs qu’il avait mis pour l’occasion, le pantalon qui lui serrait l’entrejambe. Il se rappela de la grande baignoire au premier étage. Il se déshabilla, fit couler un bain. Alors que se faisait entendre le bruit de l’eau sur les parois de la baignoire, il fit tapoter ses pieds sur le plancher, se couvrit les parties intimes en passant devant une fenêtre et s’en alla prendre son gel douche, en bas. Il retira de son sac sa serviette, monta et s’allongea avec délice dans l’eau tiède. Alors il repensa aux plus belles candidates, aux plus belles poitrines, puis naturellement à sa compagne, une fille d’Alambe avec laquelle il sortait depuis des années. Il souleva le bassin par-dessus l’eau pour se masturber. Et il imaginait ce qu’elle lui ferait si elle était là : elle prendrait son sexe dans sa bouche, puis monterait sur lui en Amazone…

          Il nettoya la baignoire au moyen du jet de douche.

 

          Le lendemain, Christophe gagna plus facilement le lycée des Ribeyrines. Il fut même de bien bonne humeur avec ses candidats, des filles de L pour la plupart ; sur la fin, il leur glissait quelques mots à propos de leur prestation. Il les trouvait toutes excellentes. Le dernier candidat de la matinée était bien moins bon que les autres. On avait dû lui dire que l’examinateur était gentil et qu’il aimait parler des textes. Il ne savait rien, ridicule, mais essayait grossièrement de se faire bien voir. L’euphorie de Christophe retomba. Il mangea à l’extérieur avec des collègues plus âgés qu’il trouva bien suffisants. Décidément il n’était pas de leur monde.

          L’après-midi tourna au calvaire. Une grosse fille à la bouche de travers riait à chaque phrase d’une explication de texte pitoyable. Les autres le prirent un peu de haut, peut-être parce qu’il était jeune ou qu’il avait mal préparé ses questions. La fatigue lui permit à peine d’en finir avec les derniers candidats. Il mit ses notes un peu au hasard parce qu’il en avait marre. Dans la salle des profs, puis au secrétariat, il ne trouva pas trace de ses collègues. Le grand directeur aux cheveux gris rentra ses notes, fit une photocopie de son relevé, signa sa fiche de remboursement des frais de déplacement.

          Il se retrouva dans sa voiture, à croiser d’autres voitures auxquelles il ne prenait pas garde, s’arrêtait au feu sans faire attention. Il ne pouvait s’empêcher de mettre la radio et d’y chercher des chansons qui lui plaisaient, qu’il ne trouvait jamais. Il devait ouvrir ses vitres à cause de la chaleur, les refermer pour mieux entendre, ou monter le son - ce qui agaçait ses nerfs. Christophe se demanda s’il passerait une nuit de plus dans l’appartement de Dédette. Il décida que non. Il n’avait pas envie de rester seul, une nuit de plus, entre quatre murs vides. Il récupérerait son sac et retournerait chez ses parents.

          En se garant au lycée, il fit un petit signe timide à deux élèves qui jouaient au tennis. Il trouva son sac dans le couloir, vérifia plusieurs fois les plaques, les robinets.

Un collègue le croisa alors qu’il regagnait sa voiture. Ils burent tous deux plusieurs bières. Ce qui n’empêcha pas Christophe de rentrer chez lui par des routes de montagne étroites et tortueuses.

           Il n’avait donc passé que deux nuits dans l’appartement de la Dédette, mais il y avait laissé son sac le dernier jour.

           La tête lui tournait et il préféra penser à cela un peu plus tard.

          Le jeudi, il visionna plus ou moins les mêmes passages d’un film avec quatre classes différentes. Il n’arrivait pas à se consacrer à autre chose pendant ce temps. Les rideaux tirés l’empêchaient de lire sans se fatiguer les yeux. Puis il éprouvait le besoin de se sentir en symbiose avec ses élèves, de partager les émotions du film, qui devenaient ainsi plus intenses. Le lendemain, Christophe alla voir la Dédette pour lui régler son séjour. Il avait cinquante euros en poche, provenant d’un compte en banque qu’il venait de clôturer et dont il avait retiré le contenu en liquide.

          Il se demanda quelque temps s’il règlerait trente euros pour deux nuits ou quarante-cinq pour trois. Il avait bien laissé son sac qu’il n’était allé chercher qu’au soir. Et la Dédette trouverait-elle la monnaie, les vingt euros de différence, s’il ne payait que deux nuits ? S’il décidait de payer trois nuits autant lâcher le billet de cinquante : après tout il avait dévoré un paquet de bichoco dans l’appart.

          -Tu vas ?… Ouais ?… Bien ?…

          Christophe retrouvait Dédette dans la salle des profs. Il n’eut pas le temps de réfléchir davantage. Il lui laissa son billet de cinquante euros qu’il accompagna de toutes sortes de politesses. Elle le remercia et accepta sans poser de question.

          Quand il se retrouva seul, il s’en voulut d’avoir perdu vingt euros par timidité, mais il était trop tard pour les redemander.

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