Auto-da-fé d'Elias Canetti,

Publié le par Eminescu

Voilà un pavé que j'achève difficilement. Je l'ai abandonné plusieurs fois, l'ai repris, m'y suis acharné ces jours-ci malgré mes maux d'estomac, et suis arrivé à la dernière page il y a peu. Je suis content de moi. Hier et avant-hier, pris dans l'histoire abracadabrante d'un nain qui cherche à soutirer de l'argent au héros afin de partir en Amérique, je me suis demandé pourquoi je parcourais tous ces monologues intérieurs et tous ces qui-pro-quo. Tant d'absurdités!

J'ai persévéré pourtant parce que ce livre livre est devenu pour moi une sorte de symbole.

L'ayant laissé en suspend pour la deuxième fois en août, j'ai sombré dans une profonde déprime, qui m'a fait enrager contre ma vie d'intellectuel - tout ce travail pour si peu de reconnaissance.  J'ai jeté des livres de chinois dans une benne à ordures, puis une partie de ma bibliothèque. Je me suis mis à faire du sport et à boire de la bière. Par la suite, après le moindre désagrément, je craquais un nouveau livre que je foutais à la poubelle. Je me suis remis au travail depuis - et je peine à écrire après tant d'inactivité. Ces derniers temps, par une association de mots, je liais le sort échu à mes livres au titre de ce roman de Canetti: mes livres seraient en danger tant que je ne l'aurai pas lu dans son intégralité.

C'était puéril, mais j'ai lu et je vais mieux.

Au-delà des superstitions, je suis satisfait d'avoir terminé un roman long et ardu, mais d'une grande intelligence; je suis satisfait de toutes les réflexions qui me sont venues à la lecture de la troisième partie .

Mais commençons par la première.

Peter Kien est un grand sinologue qui s'enferme avec ses livres et se voit perturbé dans son travail par une femme de ménage qu'il a eu le tort d'épouser. C'est un personnage original et attachant qui me parle et auquel je m'identifie. Il me rappelle le héros de Lewisohn, dans Mrs Crump. Plus qu'une victime du couple bourgeois, on peut voir en lui l'esprit qui s'oppose à la réalité, le philosophe et sa servante que représente si bien Rembrandt. L'une est tout entière dans des préoccupations matérielles et mesquines, l'autre médite. Sauf qu'ici tout est drolatique et grotesque. Kien tombe d'une échelle de sa bibliothèque en retournant ses livres afin de les sauver de sa femme, cette dernière - à plus de cinquante ans - pense à séduire un vendeur de meubles, et le concierge en bas est un rouquin violent qui ne rêve que de brutaliser son monde.  Au final notre héros est chassé de son paradis de bibliophile et, comme Adam, il doit se frotter aux dures réalités de la terre: "Un monde sans tête". 

C'est le titre de la deuxième partie.  

Fini les Lao-Tseu, Confucius et  autre Mencius; Kien côtoie à présent un nain, un aveugle et un égoûtier. On comprend que l'auteur a voulu créer une cacophonie de pensées, de valeurs et d'enjeux, décrire une nouvelle Tour de Babel - c'est ainsi que l'oeuvre fut tout d'abord traduite - mais, sur plusieurs centaines de pages, cela devient vraiment indigeste. Surtout quand le procédé du qui-pro-quo est repris ad nauseam sur le même schéma: un propos mal compris par un personnage qui se traduit par un monologue intérieur et des réactions en chaînes. L'intrigue se resserre un moment autour du Thérésianum, ce Mont-de-Piété où Kien passe son temps à racheter des livres; mais cela est raté, cela ne fait pas sens comme je l'aurais espéré. Seul l'employé qui dévore les livres m'a amusé; il me rappelait un des personnages de mon court roman. Il faut noter enfin dans cette partie l'antisémitisme d'un auteur pourtant juif. Le nain Fischerle, qui devient le personnage principal, se distingue par sa fourberie et son avidité; le grand nez qui cache sa bouche le rend inquiet quand il se trouve dans une église.

Ses manigances interminables amènent finalement à la troisième partie, la plus intéressante. George Kien reçoit un faux télégramme de son frère (le nain voulait le faire venir à Vienne afin de le plumer). C'est un psychiatre qui plait aux femmes et veut sauver ses aliénés - il est aux antipodes de Peter -, un psychiatre derrière lequel on peut sans peine reconnaître Freud et toute la clique des psychanalystes que notre auteur ne devait guère apprécier. Il est aussi fou que ses malades, mais ses théories sur les masses sont passionnantes. A vingt-cinq ans, Canetti élabore déjà ce qui sera le fond de son oeuvre: les rapports entre foule et pouvoir.

Grâce à la psychanalyse à laquelle George soumet Peter, nous assistons ébahis à une diatribe érudite contre les femmes. Du jamais vu depuis Simonide d'Amorgos. C'est subtil, inconvenant, choquant même pour les bonnes âmes d'aujourd'hui. (Tout ce que j'apprécie.) Et tout y passe: Hélène, Eve, Cléopâtre, les sentences de Bouddha et les anecdotes sur la vie de Confucius. Encore une fois, je ferai une lecture gnostique ou mystique de cette misogynie: derrière les femmes, je vois ce principe de réalité qui arrache irrémédiablement l'esprit aux cimes de la spécualtion.

Le roman pour moi est profond et puissant par la figure du personnage principal qui se dégage de la première partie et par l'érudition et la qualité des réflexions de la troisième. Il a du souffle sur le début et sur la fin; il est moderne dans sa narration et son goût de l'absurde au point d'en être déroutant. C'est un roman de philosophe; ce qui n'enlève rien à ses qualités. Un roman de philosophe, donc, qui finit mal. Kien, revenu parmi ses livres avec l'aide de son frère, finit par céder à la paranoïa, il ne peut plus vivre comme avant; le monde cherche à faire irruption dans la tranquillité de sa bibliothèque. Il n'aura d'autre choix que de s'immoler dans un bel... autodafé. ,

Au passage, je vous invite à découvrir un roman que j'ai terminé il y a peu et que je viens de publier en format e-book sur Amazon: Puissance de la terre, ou la geste du Grand Sahuc. Vous pourrez vous le procurer à l'adresse suivante: http://www.amazon.fr/Puissance-terre-geste-Grand-Sahuc-ebook/dp/B00Y8PRUK6/ref=sr_1_1?s=digital-text&ie=UTF8&qid=1436806467&sr=1-1&keywords=saurel+puissance

Voici encore la présentation du roman, que vous trouverez également sur Amazon:

 

Puissance de la terreSylvain Fargier redouble sa seconde. Comme il en a plus qu'assez de servir de souffre-douleur à ses camarades, il décide de laisser ses études en plan. Il travaillera dans la petite ferme de ses parents, au milieu de nulle part. Mais ces derniers ne l'entendent pas de cette oreille et parviennent finalement à le ramener à la raison. De retour en cours et à l'internat, plein d'appréhension, notre adolescent ne rencontre pas les moqueries auxquelles il s'attendait: ses camarades sont intrigués par un nouveau venu d'une taille impressionnante, qui ne parle jamais à personne en dehors de deux amis et n'est pas sans accointances avec les voyous des quartiers alentour.

Sera-t-il le héros tant attendu qui vengera Sylvain de toutes les humiliations subies et permettra aux gens des campagnes de prendre une revanche éclatante sur le développement inexorable des villes ? Ou est-il aussi dangereux que les hommes qu'il côtoie ? Sylvain ne sait trop qu'en penser. Toujours est-il que les bagarres, les casses, les combats clandestins se succèdent et lui font oublier quelque temps un quotidien bien morne.

 

Publié dans Littérature

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Tietie007 15/03/2015 19:21

Je n'ai jamais fini "Masse et puissance".

Oscar 05/10/2011 20:35


Se forcer à lire un livre qu'on n'aime pas?
Auriez-vous oublié, cher Eminescu, que

"la vie est un bienfait perdu
Pour qui n'a pas vécu
Comme il l'aurait voulu?"

A part cela, l'analyse est éclairante... et me donne quand même envie de lire le roman de Canetti!!