Eminescu et les châteaux de la Loire

Publié le par Eminescu

Impossible d'abord de savoir où j'étais quand j'émergeai du sommeil profond où j'étais plongé. Les meubles fatigués, mon évier sale et ce vieux frigo: c'était mon appart' à Saint E'. Mais pourquoi faire sonner son réveil quand on est au chômage? Ca me revient: j'avais décidé d'échapper à la Cotonne et à ses racailles.

Il me fallut me contenter d'un yaourt sans sucre - impossible dans trouver dans mes placards - et d'un café bien fort. Mon sac fait à la va-vite. J'extirpai au fer à repasser l'humidité de chaussettes qui n'avaient pas fini de sécher. Je les enfilai. Je chargeai la 205, m'installai au volant, respirai un bon coup.

La tête me tournait et j'achetai un pain au chocolat dans la boulangerie d'à côté.

Derrière son écran de poussière, la petite aiguille de la jauge d'essence était au plus bas. Je devais encore faire le plein. Les gens qui remplissaient leur auto faisaient grise mine en cette froide matinée. Les chiffres rouges des pompes défilaient à une vitesse anormale. Une secousse dans le poignet, je retirai mon pistolet du réservoir et l'égouttai, avant de passer à la caisse. Ma carte bleue chauffe et j'en ai mal au derrière.

Quelques rues encore. Le périphérique. Un grand rond point, direction: Clermont-Ferrand. Cette fois je suis parti. Je parvins bientôt à une série de stalles où s'engouffraient les autos en files. En retirant mon ticket, la barrière se lève. Alors je fais cracher à ma 205 tout ce qu'elle a dans le ventre.

Elle n'avait plus grand chose la pauvre; c'était une petite dame usée qui se traînait difficilement sur la voie de droite. Et de grosses berlines mal élevées la dépassaient en trombe.

Par moment j'arrivais quand même à rattraper un poids-lourd. Et, en bloquant les deux voix, j'emmerdais les grosses cylindrées, derrière moi, qui me faisaient des appels de phares. Après tout, l'autoroute est à moi tout autant qu'à eux.

  

Une cafét' - mais c'est du vol! - , un coca, quelques cafés. Des heures et des heures de route plus tard...

 

Je croyais arriver facilement à Chenonceau - ou à un château quelconque - en suivant de grands panneaux illustrés. Mais ces panneaux n'indiquaient rien de précis, tout au plus les curiosités locales. Usant de ma seule carte, consultée le matin même, sans GPS, je pris la sortie qui m'inspirait le plus et errais longuement dans un plat pays. Un pays charmant, à vrai dire, par cette belle journée de mars. Les bois, ici et là, s'apprêtaient à verdir et de petits villages aux belles maisons de pierres blanches défilaient. L'âme de la France, à la fois noble, douce et sereine. Me revinrent à l'esprit les Regrets de du Bellay, les passions amoureuses de Ronsard et le raffinement de la cour d'un François Ier.

Traversée de Chenonceau. Hôtel de luxe. Nouvelles indications. A la sortie du village, je rate l'entrée du château. Mais je l'ai vue. Je fais demi-tour, traverse une voie ferrée, me gare dans un petit parc. Un soleil de fin d'après-midi donne aux peupliers et aux saules pleureurs, rangés en file, des couleurs d'une vivacité singulière.

Les oreilles bourdonnantes et les yeux secs, je m'extrais de mon auto, je m'étire en inspirant profondément.

M'y voilà.

Mais il fallait payer - toujours payer - pour contempler l'édifice, même de l'extérieur. C'était cher; il était tard; trop tard pour entrer. Tout au bout d'une allée majestueuse, de l'autre côté des douves, je n'aperçus qu'un grand mur blanc et, sur un toit d'ardoise, une fenêtre flanquée de petites flèches gothiques.

Des touristes hollandais venaient à ma rencontre. La visite était terminée. Un peu las je retournai à ma 205. Vu le prix des hôtels, il me serait plus avantageux de rouler de nuit, toute la nuit.

Quelle idée de rouler autant pour épier un bout de château.

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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