Sur un numéro de téléphone

Publié le par Eminescu

(Cela faisait trop longtemps que je délaissais mes lecteurs et que je n'écrivais que des articles sur l'actu. Cela a fini par me lasser. Aussi je publie une petite nouvelle drolatique dans le goût de celle que j'avais l'habitude d'écrire un temps.)   

 

La soirée avait été arrosée. J’avais je ne sais quel chagrin à noyer, un cafard citadin, ou une espèce de frayeur de vieillir. A présent il m’arrive souvent de boire seul. Toujours est-il que, deux jours après, j’étais en bien meilleure forme et que je sortais de mon immeuble pour porter les cadavres de ma beuverie dans le gros bidon qui trône de l’autre côté de la rue, dans un grand parking. On ne parlera jamais assez, pour le moral, des bienfaits de la cuite.

J’entendais avec plaisir les bouteilles éclater contre d’autres bouteilles, à l’intérieur ; à travers les trous dégueulasses, je les lançais de toutes mes forces afin d’obtenir les sons les plus grondants.

En traversant à nouveau la rue, je surpris une grande dame noire en train de placarder un autocollant sur un lampadaire. C’étaient un nom, seulement, et un numéro.

Je me suis toujours demandé de quoi il s’agissait. C’est vrai, on les voit partout ces noms et ces numéros et on sait jamais sur qui on pourrait tomber en appelant. Le papier de ces autocollants, abîmé et décoloré par les intempéries, fait partie de notre quotidien. Mais quelle est leur nature véritable ? De la pub ? Mais alors de la pub pour quoi ?

Je suis curieux de nature et l’occasion était trop belle.

Je me suis dit que cette dame qui collait des numéros furtivement voudrait bien m’éclairer, que cela m’économiserait toujours un coup de fil surtaxé.

-Madame, oui… excusez-moi. Sur qui on tombe quand on appelle ce numéro ?

-Ce numéro là ? Mais sur moi.

Voilà qui m’intriguait : elle placardait ces propres petites annonces.

-Et que dites vous à l’appareil ?

-Ce que je dis ? Vous voulez vraiment savoir ?

-Simple curiosité.

-Je dis : « Oh oui, je te tripote la kikoute, oh la kikoute ».

-Mais c’est pas vrai, c’est à distance…

-Oui, mais toi, à l’autre bout du fil, tu te la tripote en croyant que c’est moi.

-Excusez-moi, mais je sens bien si c’est ma main ou celle de quelqu'un d'autre. C’est d’ailleurs un peu trop souvent la mienne… Et après ?

-Après, ça fait : « Oh oui, je te la tripote, oh que je te la tripote… J’aime ça, oh, j’aime ça ah ah ».

-Et si j’y crois toujours pas

-Eh bien vous me donnez votre adresse et je passe chez vous.

-Sans façon, avec le bordel qu’il y a dans mon appart’, je peux vraiment accueillir personne.

-Vous êtes sûr ?

-Bien vrai… En tout cas je vous remercie. Ça faisait longtemps que je me posais des questions là-dessus: me voilà renseigné.

Et je regagnai mon immeuble en sifflotant.

On fait quand même de sacrées rencontres quand on sait ouvrir l’œil.

Publié dans Nouvelles drolatiques

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