Une bibliothèque de quartier

Publié le par Eminescu

Il se rendait régulièrement à la bibliothèque. Les rayons des livres, l'intimité avec de grands auteurs l'aidait à oublier l'époque vulgaire dans laquelle il vivait. Une seule chose l'agaçait, gâchait son bonheur, c'était la présence de "fâcheux". Cette bibliothèque de quartier était toujours envahi par des étudiants et des lycéens qui ricanaient entre eux ou écoutaient trop fort la musique de leur i-pod. Il n'osait pas les rabrouer et endurait une gêne insupportable, toute faite de battements de coeurs et d'hésitations retenues.

Il était en train de lire Maupassant en se livrant à la réflexion suivante: tout le XIXe siècle, qui est bourgeois, critique la bourgeoisie - nous avons hérité de cette mentalité dans nos avant-gardes. Les milieux riches sont injustes avec les plus pauvres, qu'ils traitent comme des sous-hommes... Une petite beurette qui lisait tranquillement, fut rejoint par une "caillera" qui l'embrassa et plaisanta avec elle entre deux baisers. La discussion fut longue, crût en intensité jusqu'aux limites du supportable.

Il était impossible à notre homme de parcourir les lignes d'"Aux champs". Sa lecture était perturbée par des rires gras. Le "jeune" avait pris un magazine de sport, et ses aises: les pieds sur la table, il tenait sa copine dans ses bras. Il sortit un paquet de chips. Le plastique craqua. L'homme faillit se lever, interrompre le malotru d'un: "On n'est pas dans la rue ici... Si tu veux fainéanter, retourne dans ta cité." Ses mains tremblaient. Il gardait les yeux baissés et ne put se résoudre à bouger. Sa haine se matérialisait en pensées; elle ne devenait jamais action. Si seulement il avait eu plus de force, plus de courage. Il suffisait peut-être d'un peu de culot, comme en avait cet énergumène, se lever soudain et frapper.

Mais il était temps pour lui de regagner sa résidence pavillonnaire. A quoi bon rabrouer un jeune homme mal éduqué? Il l'instruisait plus qu'il ne l'importunait. Il l'aidait à comprendre le dégoût que les riches éprouvaient, au XIXe siècle, pour les pauvres, les bourgeois pour les ouvriers. A l'avenir, il prendrait un abonnement. C'en était fini des longs après-midi à la bibliothèque. Il ne voulait plus se mêler à la chienlit.

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