Une portière ouverte… ou refermée

Publié le par Eminescu

Voici la suite des aventures de Chris, ce héros à la vie morne et plate que vous avez rencontré dans L’appartement de Dédette ou les déboires d'un jeune correcteur du bac ,  L'appartement de Dédette ou les déboires d'un jeune correcteur du bac (suite et fin)  et Une portière ouverte . Je fais se suivre, comme à mon habitude, nouvelles quotidiennes et drolatiques, analyse de l'actualité, délires et coups de gueule.

 

-Ca marche, lui avait dit Odette.

Christophe lui louait son appartement pour quinze jours. Il prenait son indépendance vis-à-vis de parents qu’il trouvait un peu envahissant. Il avait quand même vingt-six ans.

Il faisait très chaud et il avait revêtu un short « habillé » et un tee-shirt vert, la couleur qui lui allait le mieux. Sa Ford Focus passa sur un petit pont, au bas de la ville, au creux d’immenses collines. Sa copine se trouvait à ses côtés. Ils avaient fait les courses pour une semaine.

Il repassa devant son établissement, se gara un peu plus loin, à côté d’une énorme Peugeot d’un gris métallisé.
Le coffre s’ouvrit dans un bruit d’aspiration. Christophe donna les clefs à sa copine qui partit la première avec un sac. Lui, il embrassa un énorme carton couvert de victuailles.

Il arrivait en haut des escaliers quand il croisa un homme plutôt grand, avec des restes de cheveux gris autour du crâne. Ce dernier sourit de ses lèvres un peu épaisses.

C’était son chef.

-Monsieur Martin.

-Bonjour, je peux pas vous serrer la main. Je suis embarrassé de…

-Il n’y a pas de mal. Vous allez bien ?

-Oui.

-Vous restez avec nous l’année prochaine, il me semble ?

-Oui.

-Très bien… On va être voisin ?

-Je loue pendant quinze jours l’appartement de l’infirmière.

-Passez de bonnes vacances.

-Vous aussi…

Toujours stressant de parler à son supérieur, surtout en vacances. Tandis qu’il déposait son carton dans la cuisine, Christophe se demanda comment il devait interpréter ce « vous restez là, l’année prochaine ? ». Son directeur était-il satisfait de lui ? Il avait eu deux classes de secondes, une quatrième et une troisième. Des parents l’avaient emmerdé au point d’écrire au principal, justement, et ses lycéens plantaient un tel bordel qu’il pouvait difficilement en placer une.

-C’était qui le type avec qui tu parlais ?

Sa copine les avait vus à travers la fenêtre de la cuisine.

-C’était mon chef. Il habite juste à côté. C’est la porte qu’on voit là.

-Ca t’embête pas trop d’habiter à côté de ton chef ?

Il n’y avait guère pensé en reprenant l’appart’. Son premier séjour avait été court ; il n’avait croisé quasiment personne. Il réalisait à présent à quel point cette présence pourrait lui être pesante. D’autre part, il en avait trop dit. La Dédette lui avait recommandé d’être discret. « Je sous-loue, tu comprends bien que j’ai pas le droit… Tu fais attention, hein ? Va pas le crier sur tous les toits ! » Il l’avait promis et voilà qu’il en parlait au principal. Difficile de faire autrement en même temps. Il devait fatalement s’en apercevoir.

Se retrouver voisin de son chef… Son angoisse grandissait peu à peu. L’homme devenait une présence menaçante. Il craignait d’avoir affaire à lui, comme un élève craint de retrouver son prof quand il n’a pas fait sa punition.

Ainsi Chris observait attentivement la porte de son logement, le rideau mécanique. De même en bas des escaliers : il était prêt à se dissimuler dans quelque recoin dès qu’une silhouette se profilerait.

Il croisa une collègue d’anglais, blonde, d’un certain âge, dans le village, quelques élèves.

Il aimait beaucoup conduire. Cette passion s’était emparé de lui avec l’achat de sa Ford, un an auparavant. C’était une voiture d’occasion, mais moderne dans son design et en assez bon état. Il en prenait le plus grand soin. Il aimait voir défiler devant lui les routes de montagne sinueuses, les paysages de son Ardèche natale. Il cherchait, d’une pression du doigt – ces commandes-là se trouvaient près du volant – une station radio ou écoutait de la musique celte sur les CD qu’il possédait.

En compagnie de sa copine, il se rendit au Chambon-sur-Lignon. Au retour, il ne trouva pas sa carte bleue pour faire le plein. Il dut donc retourner à l’appart’, la récupérer dans un short sale, puis repartir seul.

Une fois revenu, il lui sembla voir quelqu’un descendre les escaliers. Il se gara un peu plus loin, il ne pouvait pas ne pas être en vue. Il resta dans son auto, regarda à travers son rétroviseur. Son chef arrivait. Christophe se mit à fouiller dans la boîte à gants. Enfin, parce que son directeur était lent à gagner son auto, il régla les stations sur l’autoradio même. Il tomba sur une chanson qu’il adorait, resta assis, la tête rabattue en arrière, tandis que la grosse Peugeot grise s’éloignait.

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