L'Apocalypse de Saint Jean et les événements de vendredi (premier volet)

Publié le par Eminescu

"Apocalypse" ne signifie pas, comme on pourrait le croire, « fin du monde », mais « révélation « ou « dévoilement » (du grec apocalupsis). Les Anglais nomment d'ailleurs ce dernier livre de la Bible chrétienne The Revelation ou Book of Revelation. C'est un ouvrage composite, étrange, déroutant pour tout dire. Pour ceux qui connaissent le grec ancien, il est écrit dans une langue âpre, fort éloigné du grec élégant de Platon. Les expressions calquées de l'araméen, les fautes de langues trahissent un auteur sémite, maîtrisant mal la koinè, ce grec « commun » parlé dans la partie orientale du bassin méditerranéen.

On attribue la rédaction du livre à Saint Jean, l'apôtre bien aimé du Christ, celui-là même qui reposa sur son sein, pendant la Cène, le dernier repas avant la Passion. Il serait encore l'auteur de l'évangile qui porte son nom. Suivant la tradition du moins. Car les deux œuvres sont très différentes, et à tous points de vue. L'évangile semble écrite par un homme cultivé, croyant apaisé, comblé, nullement exalté. Son récit est clair, ses développements d'une beauté littéraire toute classique. D'ailleurs, au vu des avancés théologiques et doctrinales que présente ce dernier texte, par rapport à Saint Marc notamment, il est peu probable qu'il soit lui-même du disciple bien-aimé.

Mais revenons à l'Apocalypse. Pourquoi s'intéresser aujourd'hui aux visions d'un prophète ? Que peut bien avoir à nous dire cet homme qui écrivit, à ce que nous dit la tradition, sur une petite île de la mer Egée, l'île de Patmos ?

Je ne crois pas comme certains chrétiens fondamentalistes, ou des journalistes voulant faire sensation, que notre prophète ait pu prévoir ce que nous sommes en train de vivre, ou vivrons sous peu. Les catastrophes qu'il décrit, dans une lecture critique, historique, font référence aux persécutions que subit l'Eglise naissante, ou plutôt les églises naissantes, de la part des autorités romaines. Les premiers chrétiens sont invités à ne pas se soumettre au pouvoir en place, à ne pas s'adonner au culte impérial. Derrière les différentes bêtes, et le fameux chiffre, on trouve l'effroyable Néron, plus généralement le pouvoir qu'il incarne. Babylone, "la prostituée fameuse", n'est autre que Rome. L'Apocalypse est donc un texte de combat. Elle invite les premiers chrétiens à résister courageusement, à ne pas désespérer face aux malheurs présents : après une série de calamités, le Christ reviendra. Sa victoire est proche.

Mais on devine, derrière ce que nous disent historiens et philologues, un sens plus profond, plus spirituel. Il semblerait que les combats effrayants, mythiques dirais-je – car certains chapitres rappellent la mythologie grecque – permettent à l'auteur d'exprimer des vérités fondamentales sur la religion, la civilisation dont elle est la matrice, vérités qu'un exposé doctrinal ne lui aurait pas permis de faire comprendre. Car on touche à l'indicible. L'esprit puissant de Saint Jean – et peu importe qui il est réellement, ou le grec qu'il emploie – plonge à travers la surface du réel, de l'histoire, de la marche des événements, pour parvenir à leur logique la plus profonde, en des terrains troubles, vagues, insoupçonnés. Il a saisi les archétypes de notre civilisation, ces petites graines dans la vase de temps agités, qui recèlent toutes les potentialités de la plante à venir.

Derrière les trois incarnations du Mal que l'on trouve aux chapitres 12 et 13, on voit à l’œuvre les forces qui malmèneront le christianisme. :

-Le dragon, « l'antique serpent », le nahash de la Genèse qui entraîne la chute d'Adam et Eve, représente les combats doctrinaires. N'oublions pas qu'avant l'apparition du Christianisme, il n'y a pas de guerres de religion dans l'Empire romain. Le paganisme ne connaît pas de schisme. Mais, la Chrétienté connaîtra dès ses début de violentes querelles à propos de la Trinité. Les guerres entre Catholiques et Protestants sont probablement une des manifestations parmi les plus effroyables de cette puissance.

-La bête à laquelle le dragon transmet ensuite sa puissance est le pouvoir politique auquel devait fatalement conduire un christianisme dont la force spirituelle s'était épuisée. Ainsi éclate la Révolution française et, dans son sillage, apparaissent les régimes totalitaires du XXe siècle.

-Enfin, l'agneau à deux cornes, mais à voix de dragon, n'est autre que cette idéologie de gauche qui triomphe depuis l'après guerre. C'est un libertarisme puéril, un humanitarisme de bon aloi. C'est aussi la puissance du marché, cette société de consommation qui asservit : "Et nul ne pourra acheter ou vendre, s'il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom." On voit le pouvoir des médias derrière l'idole que la nouvelle bête anime et fait parler (pour le coup, le prophète ne pouvait mieux décrire la télévision avec les mots dont il disposait).

L'auteur prévoit une victoire finale des derniers fidèles, des justes aidés par les armées du Christ. Mais, on a l'impression, à s'en tenir à la description des trois incarnations de Satan, que l'auteur nous présente les trois forces maléfiques qui détruiront le Christianisme. C'est triste à dire. Quand on considère les événements de ces derniers temps, on sent qu'une certaine morale de gauche, de chanteurs, de pseudo-intellectuels, une morale libertaire, qui nous promettait la fin de l'histoire, l'avènement de la démocratie, la fraternité des peuples, que cette morale de gauche, professée par l'agneau à deux cornes et à voix de dragon, nous conduit droit vers l'abîme.

Et puis, en guise de conclusion, je veux citer l'Apocalypse, la septième lettre adressée à l'église de Laodicée, qui semble adressée également à l'église catholique et aux occidentaux en général :

Écris à l'ange de l'Église de Laodicée: Voici ce que dit l'Amen, le témoin fidèle et véritable, le commencement de la création de Dieu: Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. Parce que tu dis: Je suis riche, je me suis enrichi, et je n'ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j'aime. Aie donc du zèle, et repens-toi. Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi. Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône. Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises!

William Blake, The Number of the Beast is 666

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