Un poème pré-révolutionnaire
A un bourgeois impudent
Vous me fîtes tantôt un bien grand affront, Monsieur. Vous croyiez, en tant que citadin opulent, pouvoir plaisamment vous payer un simple paysan. J’aurais pu interrompre une fête charmante, vous envoyer, d’un coup d’épaule, vous écraser sur des tables proprement apprêtées et rouer de coups votre face hautaine. J’ai pourtant contenu au fond de mon cœur une haine sauvage et serré les dents pour ne pas gâcher les noces d’une dame qui m’est chère. Savez-vous bien, Monsieur, que de tels affronts ne se lavaient autrefois que dans le sang ? que du temps où les hommes avaient le sens de l’honneur, on tirait les épées, que l’offenseur où l’offensé devait fatalement périr ?
Mais savez-vous seulement qu’il ne faut guère importuner le fauve qui sommeille ? Car pour vous, Monsieur, les hommes sont des bêtes. Les coquins de votre espèce accablent les gens de basse condition comme ces bœufs que les pâtres ont trop piqués de l’aiguillon : ils finissent par secouer le joug et briser les os de ces misérable d’un puissant coup de corne.
Souvenez-vous.
Par un soir orageux, un grondement affreux faisait frissonner Madame. Haletante de terreur, elle posait, livide, la main sur son sein blanc. C’est qu’au dehors, près des chaumières basses et des cours fangeuses, s’était assemblé un ramassis de paysans aux mains calleuses et aux bras puissants. Grisant en son patois rocailleux cette troupe de désespérés, contre vos rires, vos mépris, vos crachats, un homme s’était levé. Sous les cris de rage, devant les fourches et les faux dressées, il avait juré de vous rendre coup pour coup. Apprenez, Monsieur, que de ce temps-là, les guerres contre les gredins de votre espèce étaient sans merci et que ces grands meneurs que vous méprisez s’accordaient le droit de vous frapper par tous les moyens. Et, avant de succomber eux-mêmes, ils avaient mis feu à vos belles demeures et fiché vos têtes fardées au bout d’une pique.
Retenez bien la leçon, Monsieur, et prenez garde de ne pas éveiller le justicier qui s’ignore.
