Un jeune enseignant en banlieue

Publié le par Eminescu

Je vais évoquer aujourd'hui l'un des pires souvenirs de ma carrière d'enseignant, un des moments les plus pénibles de mon existence.

Comme tous les professeurs que l'on envoie en banlieue, je n'avais pas vingt-cinq ans. Je venais d'obtenir le CAPES, un concours difficile, grâce à un travail acharné. Une année à l'IUFM, sur laquelle il me faudra revenir, et me voilà titularisé. Les mutations dans l'éducation nationale reposent sur un système de points : sont pris en compte l'âge, la situation familiale, le nombre d'enfants... J'étais jeune, je n'étais que pacsé ; comme la plupart de mes collègues, je fus muté dans l'académie de Créteil.

Je travaillai d'abord dans un collège plutôt aisé. Puis, mon remplacement prenant fin, je fus affecté à Bobigny, fin novembre. J'étais censé y rester jusqu'à la fin de l'année.

Le choc à la sortie du RER: que des étrangers!

Seul baume au cœur : dans ce nouvel établissement, les enseignants, jeunes comme moi, se serrent les coudes. Je ne verrai pas ce que j'ai trop souvent vu par la suite : des collègues imbus de leur personne, égoïstes, mesquins, qui laissent de jeunes profs s'enfoncer dans la déprime sans rien faire, en les tenant même pour responsables de la situation qu'ils vivent.

Passons.

Je vais découvrir mes élèves.

J'ai cours avec eux à onze heures. J'ai décidé de leur parler d'une nouvelle de Ray Bradbury. Ma séquence a bien fonctionné précédemment et je l'ai encore peaufinée. Dans ma tête, je prévois les remarques, les questions sur lesquelles je vais rebondir, le cours que je vais construire.

Les photocopies sont empilées sur mon bureau, mon cours est étalé à côté : trois feuilles avec une planification à la minute près. La sonnerie retentit.

J'attends. Je me demande ce que font mes élèves. Le principal m'a expliqué qu'en dehors des récréations et des débuts de journée, ils gagnent eux-mêmes leur salle de cours.

Je regarde dans le couloir, reviens. Rien.

Au bout de cinq minutes, un groupe de filles entre en pouffant. Trois Blacks et deux Maghrébines. Elles me jettent un regard de travers. Je leur demande la raison de leur retard. Elle ne daigne pas me répondre. J'insiste. L'une d'elles s'énerve. Il leur a fallu du temps pour se déplacer d'un bâtiment à l'autre, elles sont allés aux toilettes. Elles poursuivent leur discussion sans plus me prêter attention.

D'autres élèves vont alors arriver au compte-goutte. Ils entrent dans ma salle comme dans un hall de gare. Pour eux, je n'existe pas. Ils s'esclaffent, se bousculent. Trois fois, la porte s'ouvre violemment et vient heurter le porte-manteau. Certains se roulent des pelles. D'autres s'insultent.

À l'intérieur règne un vacarme assourdissant. On change deux trois fois de place, on s'envoie des trousses et de grosses boules de papier à la figure.

J'ai mon expérience de stagiaire. Plutôt que de m'user les cordes vocales, j'attends que le brouhaha cesse. Cela va durer un bon quart d'heure. Je m'aperçois même que certains me jettent des regards haineux. Je suis l'ennemi à abattre.

Le brouhaha n'est pas complètement retombé, mais je décide de présenter mon texte et son auteur. Je parle dans le vide et j'ai du mal à trouver mes mots et à développer mes idées.

-Qu'est-ce qu'on en a foutre de votre truc ? s'exclame tout à coup une jeune fille au premier rang. Pourquoi vous nous faites étudier tout ça ? Ça va nous servir à quoi plus tard ?

Je devais apprendre, par la suite, que plusieurs de ces élèves n'avaient pas besoin de cours de français et, plus généralement, de diplômes : en dealant, ils gagnaient plus que moi.

Sans trop me formaliser du mot « foutre », je parlai à la jeune fille de culture littéraire, du plaisir de lire.

-J'ai jamais lu un bouquin, me répond-elle en substance. Et le prof qui va m'en faire lire un est pas encore né.

J'écris le titre de la séquence au tableau. Une gomme s'écrase à quelques centimètres de ma main, une autre m'atteint dans le bas du dos. Je me retourne. Ce n'est personne. Sur mon bureau, j'ai laissé un beau stylo-plume. Il a disparu.

Je comprends que je ne peux pas tourner le dos.

Je dicte quelques phrases que personne, ou presque, ne prend la peine de noter.

-Enculé !... Fils de pute !

Je me tourne vers un Black, je sors de mes gonds et menace de l'envoyer chez le principal.

-Vas-y ! Je vous parlais pas à vous, je parlais à mon pote Rachid. Vous êtes fou !

Il s'adressait bien à moi. L'excuse était facile.

Les autres tiennent un casus belli.

-Franchement, ça se fait pas de le virer pour ça. C'est dégueulasse !

-Ce type de langage, dans une salle de classe, vous paraît normal ?

-Ben ouais. On parle comme ça, nous. Vous avez vos mots, nous on a les nôtres.

J'entends enfin murmurer des menaces. Un ado très grand, au fond, explique à son voisin qu'il va s'occuper de ma voiture si je mets son ami à la porte.

À ce moment-là, je comprends que je n'aurai pas le dessus, que j'ai vingt-cinq élèves ligués contre moi. Légalement, j'ai des devoirs et des obligations à leur égard. Ils ont tous les droits. Et ils me feront tout le mal qu'ils pourront.

Je lâche l'affaire.

Le lendemain, on m'apprend qu'ils ont fait craquer une collègue avant moi. Elle a fait une dépression et attenté à ses jours. Ils l'ont appris. Pour eux, c'est un titre de gloire. Ils s'en vantent.

Pendant un mois, j'irai en cours avec la boule au ventre. Je trouverai des stratagèmes, tous plus subtils les uns que les autres, pour capter en vain leur attention, j'essaierai de les calmer, de les apprivoiser, dirais-je, avec plus ou moins de succès. Je me blinderai. Ne jamais montrer qu'on est affecté par une remarque blessante, une moquerie, une insulte.

Et puis, un matin, plus d'énergie. Je suis à bout. J'arrive à peine à mettre un filtre dans ma cafetière. J'ai envie de fondre en sanglots, là, sur la table de la cuisine. Devant un médecin, ma voix s'étrangle quand j'évoque ce que je vis depuis plusieurs semaines : les menaces, les humiliations, les conflits inutiles, les bagarres. En quinze heures de cours, nous avons à peine parlé de Ray Bradbury. J'ai retrouvé la plupart de mes photocopies en boules, ici et là, entre les tables.

Je retournerai brièvement dans cet affreux établissement avant d'être muté dans le sud.

Certains enseignants vous disent que les élèves de banlieue sont difficiles, mais qu'au final ils ont meilleur fond que les autres. Quand on se bat pour eux, ils savent vous remercier. Tous ces enseignants-là ont travaillé un ou deux ans en ZEP (Zone d’Éducation Prioritaire), puis ont demandé leur mutation dans des collèges tranquilles de Province. Ils sont partis dès qu'ils l'ont pu.

D'autres vous diront que c'est dur de travailler dans ces endroits-là, mais qu'au moins, on sert à quelque chose. Je les plains. Ils gâchent leur vie pour rien. Ils détruisent leur santé psychique pour des élèves qui n'apprennent rien et qui, au final, auront le destin qu'ils devaient avoir, avec ou sans eux. Ils trafiqueront, brûleront des voitures malgré leurs leçons de morale ; certains se tourneront vers l'islam radical, on leur a parlé d'égalité des sexes, mais ils voileront leurs femmes et les relégueront aux fourneaux. Tous ont entendu parlé de la Shoah, certains ont reçu la visite de déportés dans leur établissement, ce qui ne les empêchent pas d'agresser des juifs et de vandaliser leurs magasins comme le faisaient les Nazis.

Ces élèves ne méritent pas que l'Etat paie des enseignants pour leur faire cours, verse des allocations de rentrée à leurs parents et entretiennent des bâtiments qu'ils prennent plaisir à dégrader.

Mais ce qu'il y a de plus scandaleux, c'est que des enseignants soient tous les jours insultés, frappés, harcelés, sans que personne ne s'en émeuve, que les meilleurs étudiants, plutôt que de servir de souffre-douleur dans des salles de classe - ce qui est bien compréhensible - se tournent vers le privé, voire l'étranger, alors que la société toute entière pourrait profiter de leur savoir s'ils se dirigeaient vers l'enseignement.

Quel gâchis ! Et pour des voyous qui n'en valent pas la peine !

Entre les murs de Laurent Cantet avec François Begaudeau (quoique cru et dérangeant, le film est encore en-deçà de la réalité)

Entre les murs de Laurent Cantet avec François Begaudeau (quoique cru et dérangeant, le film est encore en-deçà de la réalité)

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