Hypérion d'Eminescu (Luceafarul)

Publié le par Eminescu

            C’est le poème le plus connu d’Eminescu que je livre ici, le classique des classiques des écoliers et étudiants roumains; suite à sa parution, une revue a même changé de nom pour prendre son titre. Une précision d’ailleurs pour qu’il n’y ait pas de malentendu : on trouve plus souvent cette œuvre sous la traduction d’Hypérion, le titre original étant Luceafarul.

            Je ne m’attarderai pas à développer un long commentaire qui gâcherait votre lecture. Je mets plutôt en lien un article passionnant et particulièrement fouillé : Le mythe de l’Ange déchu chez Eminescu, Lamartine et Vigny (http://ressources-cla.univ-fcomte.fr/gerflint/Roumanie3/vanhese.pdf). Tout ce que je puis dire, c’est que je trouve dans cette oeuvre l’essence même de la poésie. Le Romantisme avec Eminescu jette ses derniers feux – on est en 1883, il est mort en France depuis trente ans - mais ce n’est pas en Roumanie un pâle reflet de grandeurs passées, un soir triste qui tombe. C'est le final d'un feu d'artifice. Notre poète n’est pas un attardé qui se serait complu dans les thèmes éculés de ses prédécesseurs, un lyrisme factice, il a su renouveler le mouvement par ses lectures de Schopenhauer et des Upanishad. Que l’on apprécie seulement le mysticisme qui traverse toute l’œuvre, que l’on médite sur les deux hypostases de l’astre du soir : n’a-t-on pas tous cette soif d’unité, de fusion impossible, ne porte-t-on pas en nous ces deux amours contradictoires : l’un lumineux, l’autre ténébreux, celui qui élève et celui qui abaisse ?

            Je regrette finalement de ne pas livrer à mes lecteurs une meilleure traduction ; et je voudrais qu’ils pussent apprécier l’original dont je fournis le lien: http://www.mihaieminescu.ro/opera/poezia/luceafarul1_2.htm.


L’astre du soir


Dans ce vieux conte il y avait
Une belle pucelle, l’image
De la beauté qui fait rêver,
Née d’un royal lignage,

Enfant aux charmes uniques et maints,
Dans tout ce qu’est sans égale,
Comme la Vierge parmi les saints,
La lune face aux étoiles.

Elle se dirige de son pas lent,
Sous l’ombre des fières voûtes,
Vers la fenêtre où l’attend
L’Astre du Soir, sans doute.

De là elle aime voir comme il tend
Ses rais de lumière
Et guide les noirs bateaux géants
Sur leurs voies éphémères.

Le contemplant jour après jour,
Elle lui dédie son âme.
L’ayant vu si belle, à son tour,
Il s’éprend et s’enflamme.

Quand elle repose sur ses frêles bras
Son front, sur l’embrasure,
Elle sent le vif désir qui a
Rempli son âme si pure.

Et lui scintille vivement
Chaque nuit vers la fenêtre
Du vieux château, quand il s’attendeminescu
Qu’elle va réapparaître.

*

Et pas à pas il la poursuit,
Dans son alcôve il glisse.
Les froides lueurs de la bleue nuit
En charmes ardents il tisse.

Et quand elle va au lit enfin,
Il touche d’une aile légère
Ses frêles bras et ses blanches mains
Et ferme ses paupières.

Reflet dans un miroir vieux,
Il se repend sur elle,
Sur ses fermés et grands yeux,
Et sur ses joues si belles.

Elle, en son beau rêve, lui sourit.
Dans le miroir il tremble,
Car un désir fou il nourrit
Qu’ils soient toujours ensemble !

Dans son sommeil la fille dit
D’une voix douce, soupirante :
"Viens vers moi prince des nuits,
Je suis dans ton attente !

Astre suave, descends des cieux
Sur un rai de lumière,
Pénètre-en ce château vieux
Pour que ma vie s’éclaire !"

Il tremble tout en l’écoutant,
Et son éclat redouble.
Puis, comme un long éclair géant,
Saute dans la mer, qu’il trouble.

Grandes vagues rondes se lèvent où
Il perce la surface,
Et des eaux monte tout d’un coup
Un jeune homme plein de grâce.

Dans sa main droite des verts roseaux
Font couronner son sceptre.
Il passe comme sur un seuil le haut
Rebord de la fenêtre.

Qu’il est un prince on aurait dit,
Aux tresses d’or pur, et molles.
Un mauve suaire, son seul habit,
S’accroche à ses épaules.

Son beau visage triste et dolent
Est d’une pâleur de cire :
Un mort sublime aux yeux vivants
Qui brûlent et qui attirent.

"Pas aisément, à ton appel,
J’ai déserté ma sphère.
Mon père béni est le bleu ciel
La mer qu’on voit, ma mère.

Pour arriver entre ces murs
Et si près de toi être,
J’ai du quitter ma voûte d’azur
Et dans les eaux renaître.

Laisse, ma chérie, ce vieux manoir
Ton monde de tristesse !
Moi, le céleste Astre du Soir,
Te veux comme sa princesse.

Dans l’océan et ses palais
Tu survivras des âges.
Tu régneras comme il te plaît
Sur tout ce qui bouge et nage !"

"Tu es beau comme en rêve seulement
Un ange se rend visible.
Mais prendre la voie que tu viens
D’ouvrir m’est impossible.

Etranges tes mots, ton vêtement,
La mort règne sur ta face,
Car tu n’es pas comme moi, vivant,
Et ton regard me glace !"

*

Un jour s’écoule et deux et trois,
Le calme soir s’achève.
L’Astre du Soir elle revoit
Et son éclat de rêve.

Le souvenir du beau seigneur
L’âme de la fille torture.
Et quand l’amour reprend son coeur,
Elle, dans son rêve, murmure :

"Astre suave, descends des cieux
Sur un rai de lumière,
Pénètre en ce château vieux
Pour que ma vie s’éclaire !"

Il est saisi par un profond
Chagrin, et puis s’efface.
Le ciel commence à tourner en rond
Autour de sa vieille place.

De flammes rouges courent en recouvrant
Le ciel d’un feu énorme,
Et des vallées du grand néant
Un beau jeune homme prend forme.

Ses noirs cheveux sont couronnés
Par un nimbe solaire,
Ses pas le font vraiment flotter
Dans l’air et la lumière.

Du noir linceul, des bras taillés
En marbre blanc s’étalent.
Il vient pensif et attristé
Et son visage est pâle.

Ses yeux magnifiques et grands ont
La chimérique fièvre
De deux inassouvies passions
Qui brûlent dans les ténèbres.

"Pour t’obéir, encor j’ai dû
M’arracher à ma sphère.
Ma mère est la bleue nuit dessus
Et le soleil mon père.

Laisse, ma chérie, ce vieux manoir,
Ce monde de tristesse !
Moi, le céleste Astre du Soir
Te veut comme sa princesse !

Tu va porter dans tes cheveux
Des diadèmes d’étoiles
Tu régneras sur mes bleus cieux
Comme leur beauté royale !"

"Tu es plus beau que le démon
Qui dans mes songes m’enivre,
Mais ma réponse est toujours : Non !
Je ne vais pas te suivre !

Ton cruel amour me brise le coeur
Et ça parce qu’il t’adule !
Mes yeux sont lourds, pleins de douleur
Car ton regard me brûle !"

"Comment devrais-je du ciel
Pour t’apaiser descendre ?
Comprends donc : je suis immortel,
Et tu es faite de cendres !"

"Seigneur, choisir mes mots cette fois
N’est pas du tout ma cible.
Tes mots sont clairs, néanmoins pour moi
Sont incompréhensibles !

Mais si tu veux mon coeur, ma foi,
Et que toujours je t’aime,
Renonce à ta haute sphère et sois
Mortel, tout comme moi-même !"

"Tu veux que l’immortalité
Pour un baiser j’échange ?
Alors tu cesseras de douter
De mon amour, bel ange.

Je veux renaître du péché,
Qu’une autre loi m’embrasse !
J’ai un seul lien : l’éternité,
Et ce lien je le casse !"

Il part alors, part loin, très loin.
À cause d’une belle jeune fille,
Pour des semaines au ciel son coin
N’eut plus d’astre qui brille.

*

Dans ce temps là, jeune Quetelin
Le plus malin des pages,
Qui, à la table, sert le vin
Et sait tous les cépages,

Qui aide la reine, courtois, gracieux,
À supporter sa traîne,
Enfant trouvé sans feu ni lieu,
Aux yeux beaux mais sans gêne,

Et aux joues très belles rassemblant
À deux pivoines rouges, fines,
Va, se faufile, tout en guettant
La jeune Queteline.

"Elle est déjà une vraie beauté
L’amie de mon enfance !
Ma foi, tu dois pas hésiter :
Vas essayer ta chance !"

Quand une fois elle croise son chemin,
Il arrête la jeune fille.
"Mais qu’est ce que tu veux, Queatelin ?
Vas-t’en, laisse-moi tranquille !"

"Qu’est ce que je veux ? Que tu ne sois
Plus si pensive et triste !
Un seul baiser, ça t’aidera
De prendre d’autres pistes !"

"Je n’en sais rien de ce que tu veux.
Vas-t’en, sinon je crie !
L’Astre du Soir n’est plus aux cieux,
Ma vie est comme finie !"

"Si tu ne sais pas, je t’apprends
L’amour, tout, page par page.
Un peu de patience ça prend,
Donc, je t’en prie, sois sage.

C’est comme une danse : quand mon bras droit
Se lève, sois pas inerte :
Levant ton bras gauche, approche-toi
Et prend la main offerte.

Tes beaux yeux dans les miens, allons
Nous regarder sans trêve !
Et hausse toi-même sur tes talons
Quand vers moi je te lève !

Quand mon visage penche vers le tien,
Hausse vers moi ton visage,
Et sauf ça il ne voudra rien
Voir toute sa vie, ton page !

Et si tu veux que ta leçon
D’amour soit tout entière,
Quand je t’embrasse de cette façon,
Fais de la même manière !"

La fille écoute en rougissant,
Mais ses yeux pétillent.
Elle ne veut pas et veut pourtant
Et se défend gentille.

Puis elle dit tout bas : "De toi
Je suis très familière :
Bavard et fainéant, sans foi,
Nous ferions une paire !

Mais du silence de l’oubli
Un astre doux se lève
Qui l’horizon vaste, infini
Des mers pour moi relève.

Mes paupières sont pendant la nuit
Tout rouges et pleines de larmes,
Quand, en hâte, chaque onde s’enfuit
Vers lui, envers son charme.

En scintillant pour moi d’amour,
Il me console si tendre,
Mais il s’en va plus haut toujours
Ou je peux pas m’étendre.

Il n’envoie que ses rayons froids
Du monde qui nous sépare,
Mais j’aimerai toujours, je crois,
Ce beau et lointain phare !

Ainsi mes tristes jours s’en vont
Dans un désert horrible
Et toutes mes nuits sont pleines de son
Charme incompréhensible !"

"Oh, tu es enfantine, c’est tout !
Prends avec moi la fuite !
Ne laissons aucune trace de nous
Pour qu’ils cessent leur poursuite ! .

Pour être sain on doit penser
Que le bonheur existe !
Soyons heureux et oublie ces
Rêves avec d’astres, tristes."

*

L’Astre du Soir s’en va levant
Ses fortes ailes dans l’espace.
Son vol magique, dans chaque instant,
Mille galaxies dépasse.

Un ciel d’étoiles en dessus,
Dessous un ciel d’étoiles,
C’est un éclair droit, continu
Qui erre sans escale,

Tandis qu’aux vaux du grand néant
Des autres lumières naissent,
Comme dans le jour sans jour avant,
En surgissant sans cesse

Et puis s’étalent partout autour
Dans des mers lumineuses.
Il vole porté par son amour
Jusqu’à une marge tout creuse.

Où il arrive il n’y a pas
Des bornes, des frontières,
Et ni du temps marquant les pas
Des successives ères.

Mais il y a dans ce noir néant
Une grande soif qui l’aspire
Et l’engloutit comme l’aveuglant
Oubli sans point de mire.

"Les univers tous vont chanter
À ta gloire quand, mon Père,
Du poids de mon éternité
Ta bonne grâce me libère.

Je payerai n’importe quel prix
Pour que mon sort Tu changes,
Car Toi, la source de tout ce qui vit
Es Maître du Noir Ange.

Reprend mon immortalité,
Et de mes yeux leur flamme,
Je veux pour tout ça la beauté
Du saint amour d’une femme !

Car du chaos je suis levé,
Que le chaos m’embrasse,
C’est du repos que je suis né,
Repose-moi, par Ta grâce !"

"Hyperion, astre levé
Avec des mondes énormes,
Ne me supplie pas d’achever
D’exploits sans nom ni forme !

Être humain c’est ton désir,
Toi-même comme les hommes être ?
Si tous les hommes devaient mourir,
D’autres humains vont naître.

Ils pensent que de leur vie, leur sort
Seules les étoiles décident.
Nous ignorons le temps, la mort,
L’espace dans notre vide.

Le permanent, noir abysse d’hier
Crée tout et tout efface. :
Lorsqu’il surgit, un soleil fier,
Un qui se meurt remplace.

La mort toujours va engloutir
Tour ce qui doit paraître,
Car tous s’ils naissent c’est pour mourir
Et meurent juste pour renaître.

Mais toi, n’importe sous quel ciel,
Hyperion, tu restes
Un vrai miracle éternel
Parmi les choses célestes.

D’ailleurs tu veux mourir pour qui ?
Retourne à ta place
Près de ce globe et cette fois ci
Vois mieux ce qu’y se passe !"

*

Hyperion donc retourna
À sa prescrite, vieille sphère,
Et il répand comme autrefois
Sa douce et claire lumière.

La nuit déjà remonte en haut
Car le beau soir s’achève.
La pleine lune, sortant des eaux,
Tout lentement se lève.

Ses rais inondent les sentiers
Frôlant les roseaux souples.
Un des plus vieux tilleuls altiers
Abrite un beau jeune couple.

"Mon aimée, je veux reposer
Sur ta poitrine ma tête,
Et dans tes grands yeux regarder
Le ciel qui s’y reflète !"

Hyperion, d’en haut, voit tout :
Comme eux-mêmes se surprennent !
À peine il a touché son cou,
Qu’elle en ses bras l’entraîne !

Les vieux tilleuls effeuillent leurs fleurs
En embaumant le monde,
Et de pétales s’attachent à leurs
Luisantes tresses blondes.

Ivre d’amour elle lève ses yeux,
En frémissant sans cesse.
Voyant l’Astre du Soir aux cieux,
Ses vieux désirs renaissent.

"Que le charme froid de tes rayons
Pénètre ma pensée
Pour que la flamme de mes passions
S’éteigne toute apaisée

Reste au dessus de moi toujours
Et ma douleur achève,
Car tu es mon premier amour
Et mon dernier beau rêve.

Astre suave descends des cieux
Sur un rai de lumière,
Apporte en cette forêt tes feux,
Et ma bonne chance éclaire !"

Quand il l’entend, il tremble encor
Une fois. L’océan se ride,
Mais l’Astre mène vers leur bon port
Les grands bateaux qu’il guide.

Il ne quitte plus le ciel cette nuit
Et l’univers s’apaise : .
"Que ce soit moi ou bien autrui,
T’importe image de glaise ?

Vivez dans votre coin étroit
Vos chances éphémères
Tandis que, immortel et froid,
Je reste dans ma sphère !".

1883 - Traduit du roumain par Dan Solomon

 

Au passage, je vous invite à découvrir un roman que j'ai terminé il y a peu et que je viens de publier en format e-book sur Amazon: La rage et la résignation. Vous pourrez vous le procurer à l'adresse suivante: La rage et la résignation.

Voici encore la présentation du roman, que vous trouverez sur Amazon:

Sylvain Fargier redouble sa seconde. Comme il en a plus qu'assez de servir de souffre-douleur à ses camarades, il décide de laisser ses études en plan. Il travaillera dans la petite ferme de ses parents, au milieu de nulle part. Mais ces derniers ne l'entendent pas de cette oreille et parviennent finalement à le ramener à la raison. De retour en cours et à l'internat, plein d'appréhension, notre adolescent ne rencontre pas les moqueries auxquelles il s'attendait: ses camarades sont intrigués par un nouveau venu d'une taille impressionnante, qui ne parle jamais à personne en dehors de deux amis et n'est pas sans accointances avec les voyous des quartiers alentour.

Sera-t-il le héros tant attendu qui vengera Sylvain de toutes les humiliations subies et permettra aux gens des campagnes de prendre une revanche éclatante sur le développement inexorable des villes ? Ou est-il aussi dangereux que les hommes qu'il côtoie ? Sylvain ne sait trop qu'en penser. Toujours est-il que les bagarres, les casses, les combats clandestins se succèdent et lui font oublier quelque temps un quotidien bien morne.

 

Publié dans Littérature

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Miyouki 26/10/2015 14:43

une autre variante :-)

http://www.pruteanu.ro/7merita/luceafarul-gp.htm