Le cigarillo
-Je vais fumer mon cigarillo, ma chérie.
Sur le bar de la cuisine, avant de sortir, je prends le paquet d'allumettes, en craque une. Le bout s'allume; je sors avant d'empester l'appart dans le couloir sombre - on dirait une cave. J'ouvre la porte, une marche, encore un couloir, sans lumière celui-ci, trois marches, me voici dehors dans le jardin.
C'est la nuit.
C'est le moment que je préfère pour fumer mon cigarillo, tranquille. Je regarde en face les fenêtres des bâtiments allumées, les lampadaires. Je fais des fixettes; avec la fumée qui me monte à la tête, tout me paraît plus lumineux, plus frappants. Derrière moi, un peu au-dessus de mes épaules, la fenêtre de notre appart, avec, derrière les rideaux, l'ombre de ma copine. Notre appart est sur le flanc d'une colline: d'un côté le sous-sol - il faut monter des escaliers pour gagner la rue - , de l'autre un jardin et en contre-bas, - car ça descend - d'autres bâtiments avec une vieille guérite pourrie au rez-de-chaussée. Deux mecs y rentrent, les bras écartés. Ils ont les cheveux très courts, rasés à blanc autour du crâne. La porte qui donne dans leur appart est ouverte.
J'aspire la fumée que je recrache par les narines, m'impregnant le fond de la bouche du goût fort de mon cigarillo. Il me vient des mouvements de langues qui me font ravaler ma salive. Un doux relent de carton. Je regarde, plus haut, les fenêtres allumées. Un moment, je suis seul, ma copine est au téléphone, j'imagine une femme qui se déshabille. Elle ne prend pas garde au vis-à-vis; elle ne sait pas que je suis en face, dans le noir. Ou peut-être, elle le sait et le fait exprès. Elle est de dos, ôte son pull-over. Sa chair blanche est barrée de son soutien-gorge. Elle passe ses mains dans son dos pour le dégraffer, se tourne, s'avance près de la fenêtre...
La discussion, en dessous, dans la guérite, est animée. Les deux mecs doivent s'engueuler. L'un balance un sac sur l'autre. Il sort un moment, regarde au dehors. Il me voit peut-être, sûrement même, juste à cette petite étoile incandescente, au bout de mes lèvres ou entre mes doigts, dans la nuit. Je me dis que ce sont peut-être quelques caïds de Sainté qui dealent du chit. Ils s'engueulent en se partageant le fric. Ils ont peut-être des armes. C'est un raiseau mafieux, organisé, qui bafoue les flics. Ils sont chauds. Ils ont vu mon ombre et celle de ma copine, d'en face, sur la fenêtre, pendant qu'on faisait l'amour. Ils nous envient, ils nous détestent. S'ils leur prenaient envie de grimper là jusqu'à moi et de me faire la peau, parce que je les ai vu en train de se partager des sommes colossales ou de faire dispraître un corps... Peut-être qu'ils ont juste la haine, qu'ils veulent me castagner comme ça, parce que je les mate, et qu'ils aiment pas ça.
A côté de moi, remuent les buissons. Je continue à me faire peur. Je vois un cloporte géant, non, un pince-oreille, un mille-pattes, qui en sort, qui fond sur moi. Ses petites pattes sur l'herbe font un bruit dégoûtant, il avance avec une rapidité incroyable, me saute dessus avec ses mandibules poilues en action, ses mandibules dégueulasses qui veulent me bouffer la gueule et la cervelle...
C'est un peu gros comme histoire.
Mon cigarillo arrive au bout. Il est guère plus long que la dernière phallange d'un doigt. Pour faire durer le plaisir, je le garde en bouche, sans aspirer, en humant juste la fumée qui me montent aux narines, qui me fait tourner la tête. Ma copine derrière moi est toujours au téléphone, encore un peu et je m'en vais la rejoindre. Nous fermerons la porte à clef, nous éteindrons les lumières, nous ferons l'amour...
-Il est encore là ce bâtard, à nous mater?
-Enculé, faut lui faire la peau... enculé... on va te la niquer ta gueule...