L'Explication de texte (7)
(Suite et fin de l'explication de texte. Ca y est, notre étudiant en a terminé avec sa fabuleuse analyse du Corbeau et du Renard de La Fontaine. Que peut bien penser la sommité qu'il a en face de lui? Elle a fortement apprécié le pan psychocritique de son étude, mais notre pauvre Eminescu a brisé son boitier à hormones. Il est persuadé que sa conclusion à la Chateaubriand, cette ouverture grandiose sur des horizons infinis, fait se terminer son explication en apothéose. La prof va parler de lui autour d'elle, toutes les filles de la promos vont se battre pour sortir avec lui. Est-ce qu'il ne se fait pas un peu des films? C'est ce que vous n'allez pas tarder à savoir.)
LA REPRISE
-Vous avez fini ?
-Euh… oui.
Le visage de ma sommité était curieusement froid. Après tout ce que nous venions de vivre…
-Bien… vous avez été assez long et, si ma montre ne me trompe pas, nous n’avons que peu de temps pour la reprise. Je vais donc être brève. Vous avez bien vu ce qu’il y avait autour du texte. Et c’est vrai que des chercheurs, actuellement, font des rapprochements entre Dan Brown et La Fontaine. On se penche également – et je pense aux professeurs de Paris V, mais aussi d’Aix-Marseille -, sur des liens entre Nietzsche et La Fontaine. Ce sont des clefs de lecture. D’un point de vue formel… votre exposé est vivant, enjoué… peut-être un peu « fou-fou » par ces liens fantaisistes que vous faites sans arrêt. Vous devez faire un effort pour canaliser votre énergie et, c’est ce sur quoi je veux attirer votre attention, cibler le but de l’exercice. On ne vous demande pas, dans un commentaire, de faire le tour du contexte culturel d’un texte et de sa postérité. On vous demande une analyse qui le cerne de près.
-Il y avait quand même la psychocritique, avançai-je d’une petite voix. Je croyais par ce mot déclencher une nouvelle montée d’hormone, mais mon boîtier gisait à terre, brisé.
-Oui, ce sont des clefs de lecture comme je vous l’ai dit. C’est un champ d’étude qui est le nôtre ici et je suis tout à fait heureuse de voir l’intérêt que vous y portez. Vous parlez de désir de fellation, de sodomie chez La Fontaine. Les outils de la psychocritique que nous a fourni Mauron nous font plutôt pencher pour une peur de la castration dans l’enfance et un stade anal avec exhibitionnisme pubien et scatophagie qui se serait prolongé à l’âge adulte. Ce que vous annoncez n’est pas vraiment prouvé… Mais ce n’est pas la question. Comme je le signalais à l’instant, vous devez impérativement serrer le texte de plus près. Je ne puis pas vous donner une note satisfaisante avec ce que vous me proposez là. (Elle fit un mouvement de tête pour me montrer qu’elle était désolée.) Je n’ai entendu aucune des figures de style que l’on entend d’ordinaire dans les oraux et que l’on doit associer à une interprétation cohérente.
Attention, hein, dans les oraux du bac, il faut à tout prix que vous repériez les figures de style… Oh putain oui, les figures de style…
-Non, votre travail est décousu et insuffisant. Vous n’avez pas suivi mes conseils de méthodologie. Mais… d’ailleurs… je ne vous ai pas vu souvent en cours n’est-ce pas ?
-C’est que… euh… je travaille à Mac Do…
-Vous êtes quand même tenu d’aller en cours. Je n’ai rien de plus à ajouter. Nous allons nous arrêter là.
Je me levai de ma chaise, attrapai mes feuilles que je fourrai dans mon sac. Sur ma tête baissée pesait tout le poids d’une défaite inattendue.
J’étais bon pour la session de rattrapage; après tout Rocky perd toujours son premier match.
-Au revoir, me fit-elle sur un ton glacial.
-Au revoir…
Au revoir super résultats, gloire, coucheries ! Il ne me restait plus qu’à attendre une semaine ou deux ; dans les couloirs du secrétariat des lettres, à Eminescu, oral de français, serait affichée ma note :
UNE GROSSE TAULE