L'Explication de texte

Publié le par Eminescu

 (Petite nouvelle sur un oral. Ce qui ma fait la placer ici, c'est un oral la semaine dernière, une soutenance de mémoire où je me suis fait trucider. Je me présente ici comme un étudiant mal sapé et un peu frustré- par chance je ne suis plus ni l'un, ni l'autre - et je me moque d'une de ces vieilles profs de lettres, imbues de leur personne et désagréables au possible. Je me moque aussi de la sottise de certains exercices scolaires, qui n'ont guère de sens. Je ne donne là qu'une première partie.)

 

 

         Oui, alors, quand on fait une explication de texte, on peut dire ce qu’on veut…oui, ce qu’on veut ! C’est pas comme avant où l’on nous donnait, euh, une correction après le devoir, on nous disait : « voilà, c’est ce que l’auteur a voulu dire. » Non, il existe pas une seule interprétation possible. Il y en a autant que d’individus. (Elle avait souri de façon béate.) C’est ce qui fait la richesse d’un texte. Chacun y voit chaque fois quelque chose de différent… de personnel. C’est ce qui différencie le français des sciences. Oh, c’est fou hein ? Si on vous disait en math : « vous pouvez faire la démonstration que vous voulez », (elle avait éclaté de rire), avouez que ça vous aurait bien fait rire ? (Personne n’avait rigolé.) Eh bien oui, avait-elle conclu, quand vous faites une explication de texte, vous pouvez dire ce que vous voulez du moment QUE VOUS LE DEMONTREZ !

           

TIN doudou TIN TON TIN dou dou…

           

Tel un champion de boxe dans son peignoir, rentrant sur le ring, je marchais dans les couloirs déglingués de la fac de lettres, au-dessous des plafonds croulants d’amiante, avec sur mes côtés des portes bizarrement numérotées, diverses affiches, listes, notes, slogans, graffitis. A travers les vitres sales, filtrait la lumière pâle d’une fin d’après-midi d’hiver – c’était les partielles de janvier-, mais dans ma tête, avec le stress et l’énervement, résonnaient les remakes tordus des tubes de l’été.

            TIN doudou TIN TON TIN dou dou TIN TON TAAAN… Je me souvenais surtout des propos de ma prof de lycée : Madame Manobot.

            Les marches d’un escalier, je tourne à droite, vérifie sur mon agenda, une énième fois, le numéro de la salle. Ce doit être par-là. Dans un couloir sombre, je reconnus plusieurs filles de ma classe, affalées sur le mur qui faisait face à la porte fatidique. Elle me remarquèrent à peine. Moi qui quand j’étais seul, pensais si souvent à leurs petites fesses…

C’est que la tension d’avant les examens frôlait l’hystérie. Je voyais les belles étudiantes fermer les yeux, réciter une définition dans leur tête, s’interrompre, demander une explication à la voisine d’à côté, d’en face : « Hou ah ! J’y arriverai jamais, se disaient-elles les unes aux autres, je vais trop me prendre une méchante taule. » « Oh oh ah ! J’ai trop pas révisé », lâchaient-elles encore avec de petits rires nerveux alors que leurs yeux étaient enfles et cernés d’insomnie. La porte de la salle d’exam, toutes les demies-heures, s’ouvrait et notre prof, une femme bien mûre, avec un sourire de circonstance, invitait une nouvelle candidate à entrer. Celle qui venait d’en finir ressortait la mine abattue, le visage exprimant une fatigue indicible.

Ainsi, comme des génisses s’apprêtant à passer à l’abattoir, mes camarades se succédaient à la chaîne et, seul, debout dans un coin, j’attendais qu’arrive enfin mon tour. Certes, je ne comptais pas me laisser faire. Dans ma tête, je tournai et retournai les idées glanées cà et là sur les trois textes que je devais présenter. Il n’y aurait pas de préparation. La prof, pour gagner du temps, nous avait donné un corpus que nous devions bosser à la maison et elle choisirait un texte au pif que je devrais commenter et discutailler devant elle, comme ça, de but en blanc. Il est vrai que j’avais passé les jours précédents à glandouiller, à écouter de la musique et lire des conneries, mais je ne comptais pas me laisser faire, ah non, je ne comptais pas me laisser faire. En remuant les bras, donnant des coups de poing dans le vide, tel Rocky au moment de commencer le combat, je me remémorais les idées les plus subtiles, les plus pertinentes, les plus saugrenues, tout ce fatras fumeux qu’on assimile tant bien que mal en fac de lettres.

 

TIN dou dou…

 

Ca y est, la fille qui me précède vient d’entrer. C’est une petite bourgeoise pincée comme on peut en trouver à Aix en Provence, les lèvres épaisses et le sourcil haut. Scolaire, travailleuse et appliquée, si j’allais plus souvent en cours, je saurais que c’est la première de la classe. Allez, c’est pas le moment de flancher. Plus qu’une demie heure. Après le commentaire de la petite première, viendra le mien, encore plus brillant, plus poignant, et ce sera pour la prof l’heureuse surprise de cette journée. Parce qu’elle ne pensera plus qu’à moi, en revenant chez elle, en retournant en cours après les vacances, elle me citera devant toutes les filles comme petit prodige de la critique littéraire. Et celles-ci se battront pour coucher avec moi.

En m’approchant de temps à autre de la porte, j’entendais le babil de ma petite bourgeoise qui allait bon train et remarquais que, si avec moi elle n’était guère bavarde, face à la prof, dans le stress de la réussite, elle se montrait d’une étonnante prolixité.

J’entendis bientôt des intonations de fin d’entretien, puis une chaise raclant le par-terre. Enfin, la porte s’ouvrit et, tout en discutant, l’étudiante sortit et salua avec un grand sourire la prof de lettres.

            Celle-ci se tourna alors vers moi :

            -Monsieur Eminescu ?

           

TIN dou dou TIN TON TIN dou dou TIN TON TAAAN Eyes of the tiger !

           

Le face à face. Je toisai cette petite femme et sa graisse dans son tailleur partout prête à s’épandre. Quant à elle, d’un mouvement du regard qui alla du haut vers le bas, de mes cheveux longs mal attachés à mes basquets percées en passant par mon pull de laine vieux d’au moins dix ans, elle me détailla des pieds à la tête d’un air consterné. Le face à face. Je la dépassais de toute la tête, mais elle était plus large que moi de plusieurs plis de bourrelets. La fougue, la passion, la jeunesse était de mon côté. Elle avait pour elle plusieurs degrés de myopie perdus en trente cinq ans de bibliothèque.

            Ah, qui n’a pas connu l’entrée dans une salle d’exam et qui plus est pour un oral ? On s’avance dans la pièce le cœur battant comme un voyou vers ses juges. En ce moment de vérité, moi qui étais si sûr de mes capacités, d’impressionner cette sommité grâce aux souvenirs des propos de Madame Manobot, grâce à la vaste culture de mes deux ans de fac, j’oubliai ma détermination et mes grandes idées.

            -Monsieur Eminescu ?… Asseyez-vous ici, je vous prie.

            Je pris place en face du bureau de la grande dame, posai mon sac à côté de ma chaise. Elle, rangea sa bedaine de cinquantenaire sous le bureau et posa dessus de gros seins flasques.

Nous avions le droit de prendre avec nous quelques notes. Je sortis une feuille toute cornée que je n’avais emplie la veille que de quelques lignes : trois parties qui pouvaient faire l’affaire pour n’importe quel texte du corpus. J’avais, hélas, une confiance excessive en mes capacités, une possible illumination.

            -Bien alors… qu’allons nous étudier après l’explication passionnante de Mademoiselle Baldanfion. Tiens, une fable comme « Le Corbeau et le renard » !

            Elle me regardait avec son demi-sourire hypocrite sous son vilain poireau et ses poils de moustaches qu’elle avait blondis. Ses cheveux teints en noir et frisés faisaient ressortir son visage pâle, plâtré de fond de teint.

            -Allez y…

            Mon vieux Eminescu, me dis-je, ce n’est pas le moment de flancher !

            J’aspirais profondément l’air chaud et saturé du parfum de la docte dame, inspirai par le nez, expirai par la bouche : hélas, mes idées ne s’éclaircissaient guère.

  (à suivre)

 

Publié dans Nouvelles drolatiques

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