Sur l'explication de texte

Publié le par Eminescu

   Oui, puisque j'avais promis de parler de la critique littéraire et des explications de texte, autant que je le fasse. En fait, voyez-vous, j'ai passé mon bac de Français comme tout le monde et enchaîné sur une fac de lettres. J'ai toujours beaucoup aimé la littérature. Je vous lis de tout: des choses vieilles comme Hérode, du théâtre, de l'épopée, des romans de tous pays, des trucs en anglais, en grec ancien, en italien, en latin. Si, si, je suis pas si bête que j'en ai l'air. J'écris même, que je m'en sors pas toujours trop mal. Mais alors ces histoires d'explications de texte, quand j'ai réussi à surmonter les difficultés les pires des domaines du savoir les plus touffus, ces explications de texte, que je dis, c'est bien la seule chose que j'ai pas captée. 
   En fait, je me rappelle la première fois où Madame Manobot a entamé son commentaire d'un passage de Maupassant. Elle s'est lancée dans des histoires de virgules qui mettaient en valeur des mots, de champ lexical du corps et que sais-je. On a sorti des "ouah heu!" et elle a continué avec le sourire de la petite prof qui impressionne sa petite classe. On lui a sorti le sempiternel: "Mais vous croyez qu'il a pensé à tout ça?". Elle a dit: "Mais oui" et sortit toute sorte de subtilités pour nous dire que l'exercice était même au-delà de tout ça. J'en ai fait je ne sais trop combien par la suite en recrachant sur les auteurs ce que l'on m'en disait -après tout, les lycéens ne font pas autre chose à l'oral du bac. J'ai jamais bien compris ce qu'il fallait faire et je crois que mes examinateurs le savent pas bien non plus.
   Non, à vrai dire, ce n'est pas une chose saine de prendre un texte pour en faire ce qu'on en fait. Construire une réflexion cohérente, ordonnée sur un passage, un roman, relève de l'aberration. On peut l'expliciter mot par mot le texte, le développer pour qu'un lecteur qui ne comprend pas y ait accès. Mais on n'est que dans le sens littéral. Et là: "Duuut!" premier écueil: la paraphrase. On peut partir dans des délires pas croyables sur l'immanence du corps ou impermanence du signifiant, auquel cas on s'écarte pour sombrer dans l'écueil du hors sujet. Car comme le dit quelque part Schopenhauer (oui, ça fait bien), dans le saut à l'abstraction disparaît la chose; quand je parle de la pomme, je désigne un objet précis, mais quand je dis "le fruit", ça l'est déjà un peu moins, et ainsi de suite; à la fin, c'est plus rien du tout. Si on ramenait ce pauvre Racine à notre époque et qu'on lui disait:"Voilà, y a un certain Starobinsky, qui a écrit à propos de toi "l'oeil en mouvement, ou la tactique du caméléon". Il dirait "Mais qu'il cesse donc ces foutaises!"  Et il aurait raison. Il y a un écart pas croyable entre les textes et les sottises absconses que l'on débite à leur propos. 
   Finalement une oeuvre suscite des émotions, des réflexions au cours de la lecture, mais gare quand on veut les organiser, ou pire: vouloir les rendre intéressantes. En fait on joue les sous-traitants. On veut faire l'écrivain en se faisant le petit parasite d'un autre écrivain. Et si Platon est un peu dégueulasse de vouloir mettre Homère à la porte de sa cité idéale juste parce que son poème est un reflet de la réalité qui l'est elle-même du monde des idées, on a le droit de foutre le critique dehors, et avec un bon coup de pied au cul, parce que son gribouillage est une pâle élucubration sur un livre qui n'est que le reflet de la réalité, qui elle-même est une réalisation de je ne sais quel absolu. Et puis allez savoir ce qu'à voulu dire un écrivain même quand vous en aurez lu toute la correspondance et que vous saurez sa position préférée au pieu? Oui, ça m'éclaire, mais alors laissez juste une petite note en bas de page, ça suffit; et encore n'en mettez pas trop, ça emmerde. Et pourquoi il a mis ce mot et pas un autre? Mais on en sait rien non plus. Il a pu y réfléchir quatorze nuits de suite comme Flaubert ou le balancer comme ça lui venait à la Saint-Simon. Vous vous focalisez sur un détail au détriment du tout. Puis allez, pour en finir avec ces réflexions insupportables, ce qui compte ce n'est jamais que le plaisir que l'on prend à lire un texte. Je préfère le "j'aime parce que" au "ça fonctionne comme ça avec la métaphore". Je veux dire c'est une alchimie dont l'effet disparait sitôt qu'on en veut séparer les composants. 
   Allez, demain je vous livrerai une nouvelle sur la lecture à haute voix, puis je me reposerai, que j'en ai bien besoin.  

PS: Petite phrase de Théophile Gautier: "le critique littéraire est l'eunuque qui assiste aux délices de son maître". J'aime bien cette citation. A mettre dans une dissert.

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Philippe 16/05/2007 23:27

Salut,

je viens de lire avec beaucoup de retard le commentaire que tu avais laissé sur mon blog ( j'avais écrit quelques mots sur Eminescu...) J'ai bien pris connaissance de ton blog et je compte y repasser régulièrement car nous avons, je pense, une très grande passion pour la littérature.

A +

Eminescu 17/05/2007 20:04

En toute sincérité, Philippe, ta visite est celle qui me fait le plus plaisir. De tous les blogs que j'ai pu voir - et j'en ai vu d'excellents-, c'est sur le tien que j'ai trouvé les meilleures choses, un vrai talent, puis surtout une vraie sensibilité. Merci. Je repasserai moi aussi sur ton blog.