Légèreté de l'âme, dureté de la matière

Publié le par Eminescu

 

 

 

 

(Je publie aujourd'hui une nouvelle écrite il y a deux ou trois ans. Mes lectures m'avaient donné alors un style très littéraire, qui n'est peut-être pas sans raideur. On change en peu de temps et ce dont on est tout particulièrement fier un jour, nous apparaît souvent terne quelques années plus tard. Mon histoire, pour le fond, est teinté de la philosophie de Platon et d'un peu de gnosticime, ce que j'en sais du moins. Au-delà de la facture somme toute très classique, il y a derrière quelque chose que je n'étais pas loin de vivre.) 

 

 

 

 

 

 

Si l’on m’avait dit, après tant de rêve sur mon avenir, que je finirais un jour dans ce lieu sordide, si l’on m’avait dit que je finirais allongé là, dans mon urine, au beau milieu de compagnons aussi hébétés, aussi répugnants que moi… Les gens en me voyant détournent leurs regards, tant je leur fais horreur. Il leur semble préférable de ne pas voir que j’existe. Quel espoir, quelle issue a cette absolue solitude ? A côté de moi, traînent quelques hardes, derniers restes de ma vie d’antan, une bouteille de mauvais vin, mes lunettes brisées.

Non, l’année dernière seulement, je n’aurais jamais cru devoir un jour tomber si bas.

Quel n’était pas mon enthousiasme alors d’entrer en première année de philo ! Je venais de St Etienne, où j’avais décroché mon bac brillamment et atterrissais à la Sorbonne, la plus prestigieuse université de France. En notre capitale si riche d’histoire, de manifestations culturelles, je me passionnais pour tous les domaines du savoir. Je hantais les bibliothèques et les musées, parcourais les rues, les places, contemplais tous les monuments, les édifices qui pussent avoir un quelconque intérêt. Je sentais en moi une inaltérable soif de connaissance. Les livres et les grands noms que je côtoyais, à travers les âges, nourrissaient mon ambition. Moi, petit immigré d’origine roumaine, je me voyais gagner la gloire des plus grands intellectuels du Quartier Latin, des plus grands penseurs de l’Occident.

Le réel, hélas !, finit toujours par nous rattraper. Les pensées les plus aériennes sont elles aussi sujettes à la pesanteur : aussi haut qu’elles puissent s’élever, elles finissent toujours par retomber dans la matière.

Ma demande en cité universitaire n’avait pas été prise en compte. (De là viennent certainement toutes mes misères.) J’avais omis un document dans la constitution de mon dossier. Des employés négligents ne m’en avaient pas averti. Puis, les bureaux, au cours des grandes vacances, s’étaient trouvés fermés, j’avais appelé plusieurs fois en vain et on m’avait averti, en septembre, que toutes les chambres étaient attribuées et qu’il me fallait par conséquent chercher un appart par moi-même. Je peinais comme il est difficilement imaginable à trouver un endroit, aussi modeste soit-il, où me loger. Pendant plus d’une semaine, je scrutais tous les journaux et leurs petites annonces, passais par toutes les agences, pour louer enfin une chambre de bonne rue du Pot de Fer.

L’appartement était tout d’une pièce. Le plafond suivait l’inclinaison du toit de l’immeuble, si bien que, si j’étais à l’aise près de la porte, je devais me baisser, au fond, près d’une lucarne qui donnait sur un carré de ciel pâle. Combien de coup de tête ne donnai-je pas dans les poutres noires et massives de ce plafond! Dans un coin que cachait un rideau, se trouvaient des toilettes à la turque et, au-dessus, un pommeau de douche entartré. Enfin, un vieil évier et une plaque chauffante constituaient ce qu’on pourrait appeler une cuisine. Le loyer de mon logement était si exorbitant, si peu proportionné à son inconfort et à mes moyens, que je préfère en taire le montant. L’agence par laquelle je dus passer me demanda un mois. Le propriétaire m’en demanda deux de caution. Pour couronner le tout, je dus acheter le mobilier qui faisait défaut : un clic-clac, une table et une chaise. Toutes mes économies y passèrent ainsi que tout l’argent que m’avaient offert mes parents pour mon installation.

J’obtins fort heureusement une aide d’urgence du CROUS et reçus au même moment un premier versement de mes bourses. Avec les cours qui débutaient, j’oubliai rapidement ces petits soucis pécuniers.(J’ai toujours été dans la gestion de mon argent d’une affligeante légèreté) Grâce à mes professeurs, de grands chercheurs, spécialistes de domaines d’étude extrêmement pointus, je comptais pour rien l’extrême indigence dans laquelle je vivais. Toujours assis au premier rang, je buvais chacune de leurs paroles. J’admirais l’incroyable étendue de leur culture. J’étudiais nuits et jours, en ne m’accordant presque aucun repos, aucune distraction, j’utilisais tout ce qui se trouvait à ma portée, bibliothèques, musées et autres, afin de pouvoir un jour les égaler. « Peut-être même, me disais-je, qui sait si, dans l’avenir, je ne les dépasserai pas pour m’élever vers des sommets de science qu’aucun jusqu’à présent n’a seulement rêvé d’atteindre. » De la pièce étroite dans laquelle je vivais, de ma table faiblement éclairée, mon intellect, mu par la passion, tentait d’embrasser l’univers.

Lorsqu’on est, comme je l’étais, tout entier adonné à sa passion, on a le désir de rencontrer une âme semblable et de s’entretenir avec elle de hauts sujets. Je fus cruellement déçu de n’en pas trouver. Les amphithéâtres me laissaient dans une solitude anonyme dont ma timidité m’empêchait de sortir. En TD, les petits groupes dans lesquels j’essayais tant bien que mal de m’intégrer parlaient de nos professeurs avec un irrespect que je trouvais révoltant Mes camarades se vantaient de leur paresse qui les faisaient bailler en cours et négliger leurs lectures. Ils partageaient ensemble leurs angoisses à l’approche des examens. Mais, en leur compagnie, il était impossible de parler des grands auteurs et des grands courants d’idées. Je voulus quelques fois élever leurs débats. Ils regardèrent de travers ma tenue négligée et ne tinrent compte de mes questionnements aussi agaçants que ceux d’un Socrate. Mon enthousiasme leur était insupportable.

Mes problèmes d’argent refirent surface alors que j’avais le sentiment d’ouvrir à peine les yeux sur le monde du savoir. J’avais laissé un RIB à mon propriétaire. Il pouvait ainsi, chaque mois, prélever son loyer sur mon compte. Cela m’évitait de perdre du temps à remplir des chèques et lui permettait d’obtenir son argent à date fixe. Seulement, je l’ai déjà dit, la somme à verser était exorbitante et à cela s’ajoutait le coût de la vie dans la capitale, bien plus élevé qu’à St Etienne. Un soir que je retirais de l’argent pour faire quelques courses, le distributeur recracha ma carte en affichant que la transaction ne pouvait être effectuée. Je n’avais plus un sou sur mon compte. On était au début du mois et mon propriétaire allait prélever de surcroît un nouveau loyer. J’appelai mes parents qui s’alarmèrent de ce que je fusse sans argent après seulement deux mois de vie parisienne. Les quelques centaines d’euros dont j’avais besoin étaient pour eux une véritable saignée. Mon père, modeste ouvrier immigré, subvient seul aux besoins de notre famille et son salaire est rien moins qu’enviable. Ils acceptèrent cependant de m’aider à la seule condition que je trouve rapidement un petit travail et que ce fut la dernière fois que je leur demandai de l’argent.

Après maintes recherches, -je ne savais guère où m’adresser pour trouver un job d’étudiant-, un grand Mac Do, près de la fac, accepta de m’embaucher à mi-temps. Ma formation dura quinze jours, quinze jours où j’appris le fonctionnement de machines complexes et la préparations d’une cuisine de basse qualité. Puis, je dus m’atteler quatre heures par soir à ce labeur éprouvant, prendre les commandes face à une file de gens impatients ou confectionner des hamburgers avec, résonnant à mes oreilles, les cris de petits chefs acariâtres. Je rentrais chez moi exténué. J’avais les cheveux gras et ma chemise sentait la friture.

Mes études évidemment s’en ressentirent. Moi qui assistais à tous les cours, qui relisais fréquemment mes notes et écumais les bibliothèques pour les enrichir, il m’arriva souvent de sécher, soit que je dusse travailler, soit surtout que je fusse trop fatigué le matin pour me rendre à l’université. Mais, ce nouveau rythme de vie ne me mit pas pour autant du plomb dans l’aile. Mon esprit, dans un état de semi torpeur, roulait sans fin les pensées les plus saugrenues et ce pendant que mes mains travaillaient machinalement. C’étaient des réflexions que m’inspiraient des bribes de cours et des lectures faites à la va vite et que l’agacement des nerfs, mon irritation, faisaient se développer à n’en plus finir, jusqu’à devenir comme une lancinante mélopée.

Je réussis mes partielles de janvier malgré mon emploi du temps chargé, mais obtins des notes très moyennes qui nécessitaient, pour me permettre de passer en deuxième année, des notes tout aussi bonnes aux examens de mai et juin. Au second semestre, j’eus des modules plus lourds et les professeurs furent plus exigeants. Jusque là, avec mon nouveau job, j’étais resté sur mes acquis du début de l’année. Mais, ceux-ci furent très vite insuffisants. Je manquais trop de cours qu’il m’était impossible de rattraper, parce que je n’en avais guère le temps, parce que personne, par rivalité, ne voulait me céder ses notes. Bientôt, je lâchai prise. Et, comme un homme à la mer, je vis s’éloigner peu à peu mes chances de réussite universitaire.

Pour comble de malchance, ma vue baissa. De longues heures d’étude dans mon appartement mal éclairé, auxquelles s’ajoutait une fatigue constante due à mon travail de nuit, me firent perdre plusieurs dixièmes de myopie. J’allais chez un ophthalmo qui me prescrivit des lunettes. Ma situation financière s’était stabilisée, ce désagrément y mit un fâcheux désordre. Il m’était impossible de réunir la somme nécessaire à cet insignifiant objet dont j’avais besoin non seulement pour mes études, mais aussi pour faire la caisse après mon travail. J’eus recours à mes parents. Cette fois, mon père refusa formellement de me venir en aide. C’était, disait-il, m’habituer à la facilité à un âge où je pouvais gagner mon pain comme tout le monde. « Qui sait, ajouta-il, à quoi tu dépenses tant d’argent ? Peut-être, plutôt que d’apprendre, tu te saoules dans les bistrots huppés ? » Je fus tellement chagriné par ces soupçons, que je lui raccrochai au nez avec la ferme intention de ne plus jamais le rappeler. Ma mère cependant me fit parvenir en cachette la moitié de la somme. Je mangeais des pâtes au beurre tout le mois, me fit avancer quelque argent par mon patron et put enfin arborer, sur leur monture, ces deux verres bombés qui me donnaient une vision plus nette des choses.

Revenu de cet univers flou qui m’environnait auparavant, je réalisai mieux dans quelle situation je me trouvais. M’apparurent alors dans leur froide vérité, les friteuses, la caisse et ma chambre basse, ces cours que je n’arrivais plus à suivre, cette dispute qui me coupait de mon père. Où tout cela pouvait bien me conduire ? Je me sentis délaissé. Personne, que se soit au travail ou dans mes études, parmi mes parents ou mes amis de St Etienne ne me témoignait la moindre sympathie. « Les grands intellectuels, me disais-je, devaient avoir ce soutien qui me fait défaut pour s’élever aux cimes du savoir. » A moi, ma pauvreté, mon isolement, me fermaient toutes les portes.

En mai, j’échouai lamentablement à mes examens. Dans les salles de classe surchargées, je rendis deux copies blanches et deux devoirs médiocres sur des sujets que mes maigres révisions m’empêchaient de bien traiter. Les grandes vacances certes me laissaient suffisamment de temps pour préparer la session de septembre, mais je devais également mettre de l’argent de côté. Je quittai Mac Do et trouvai un emploi à plein temps dans un service de tri de la banlieue parisienne. Huit heures par jour, je lançai avec nonchalance des liasses de revues diverses sous des numéros de département. Quelques chéfaillons me criaient dessus, exigeaient de moi plus de rendement. Je n’en avais cure. Le papier imprimé qui me passait sans cesse sous les yeux, les titres, les photos, excitaient à nouveau mon imagination. Je rêvais plus que ce que je n’apprenais. A travers le plastique et le ruban rugueux des liasses, je devinais le contenu des magazines, quelque article passionnant que je n’étais pas autorisé à lire.

Je n’avais guère de temps à consacrer à mes révisions. Les huit heures de travail quotidien et trois heures de transport en commun m’épuisaient. Il faut ajouter que la chaleur étouffante de l’été parisien, et qui plus est sous le toit brûlant d’un immeuble, ne me permettaient guère d’étudier de façon efficace. C’est à cette période pourtant, une nuit d’août où j’avais le visage en sueur, que je lus le Phèdre et le Phédon, ces deux admirables dialogues de Platon. On a peine à imaginer combien je fus ému par ce mythe des âmes immortelles qui, sur leur char, volent au-delà du firmament. Ce soir-là, à travers ma lucarne, je cherchai des yeux les étoiles, mais les lumières de la ville m’empêchèrent de les voir.

J’arrivais au mois de septembre sans m’être convenablement préparé. Je tombai sur des professeurs difficiles, qui, lassés par plusieurs dizaines d’étudiants avant moi, ne me mirent guère en confiance. Les mots me venaient difficilement, je bégayai, m’emmêlai dans mes notes, me perdis dans mon exposé. Mon examinateur, d’un cinglant « merci », coupa court à ma prestation et à mes espoirs de réussite. Il me fallait redoubler. Moi, qui avais toujours réussi brillamment dans ma scolarité, qui croyais toujours brûler les étapes, laisser loin derrière moi tous mes concurrents, moi qui croyais un jour rejoindre le Panthéon des plus grands philosophes, quelle déception !

Je fis à la hâte une demande de bourse afin de reprendre ma première année de DEUG. Elle me fut refusée : je n’avais pas assisté à suffisamment de cours l’année précédente. Deux semaines durant, j’errai dans tous les secrétariats -on me renvoyait de l’un à l’autre-, en vain. Cette importante ressource m’était définitivement supprimée. Je repris mon job à Mac Do. Comme j’avais quelque argent de côté, je résolus de retourner à la fac. Quelle tristesse de réentendre les cours qui m’avaient tant passionné un an auparavant ! Cela dura  un mois et demi, jusqu’à ce que je ne pus plus payer mon loyer. Mon propriétaire patienta quelques semaines, vint chez moi plusieurs fois me relancer. Désespérant enfin d’obtenir son argent, il me fit expulser. Je me retrouvai à la rue avec pour tout bien un sac contenant une couverture et quelques vêtements. La tête basse, le dos courbé, de la montagne Ste Geneviève, je descendis à la gare d’Austerlitz, puis, avec l’hiver, dans la chaleur malsaine des bouches de métro. Adieu aux rêveries, aux prestigieuses études, à la gloire des grands ! J’ai cassé mes lunettes au cours de quelque bagarre. Mes pensées sont appesanties par la faim, ce lieu sordide, par la fatigue, le mauvais vin que me tendent de silencieux acolytes. Je n’appellerai pas mes parents. Je ne demanderai rien aux passants. Enterré comme un rat dans ces boyaux mal éclairés, je finirai par me jeter sur ces rails, au moment où les roues du métro crieront sur le métal. Alors, mon âme, libérée de son enveloppe de chair, des bassesses de ce monde, volera, légère, au-là des étoiles.

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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philippe 11/06/2007 14:42

Magnifique texte ! Tous ces déboires me sont assez familiers. Les problèmes pécuniers, les litiges avec la famille, les absurdités de l'administration et tout le reste !

J'ai beaucoup aimé. Une nouvelle que beaucoup de personnes devraient lire et qui, soit dit en passant, est bien écrite.

Eminescu 14/06/2007 11:11

Ton commentaire me fait plaisir, Philippe. J'avais participé alors à un concours de nouvelle et avais été assez déçu de ne pas être l'heureux gagnant. Il faut dire que le concours avait pour thème la "légèreté" et que mon texte s'y rattache assez mal. Pour mes dissertations comme pour beaucoup de choses, j'ai du mal à m'imposer un cadre.