Un matin, dans le tram de Grenoble
Au printemps, à Grenoble, on sent une joie soudaine vous inonder le coeur, le soleil baigne les larges rues fleuries, l'air a tiédi d'un coup et les montagnes, les montagnes encore blanches se dressent au loin dans toute leur majesté. Quelle ville charmante! Un mélange harmonieux d'ancien et de moderne, les grands immeubles bourgeois du centre ville et le funiculaire qui hisse ses bulles de verre jusqu'à la Bastille. Le tram lui-même, par son design et sa discrétion, fait le délice de ses passagers.
Telles étaient mes impressions, ce matin-là, en allant au travail. J'avais trouvé une petite mission intérim et logeais temporairement chez mon pote Chris.
Je considérai l'intérieur propret du tram, ses sièges d'un bleu vif. Une personne âgée était assise près de la sortie, tenant son sac à main sur ses genoux. Là, un homme de cinquante ans environ, un stylo à la main, parcourait des documents – un patron sûrement ou un commercial. Ici, une petite femme lisait un gros roman. Des étudiant, sur des sièges qui se faisaient face, bossaient leurs cours tout en plaisantant.
Quel calme! Quelle tranquillité!
Le tram s'arrêta. Les portes s'ouvrirent.
Je me disais qu'il faisait bon vivre à Grenoble par une si belle matinée quand, tout à coup, quatre adolescents, casquette à l'envers et i-pod dans la poche du survêt', firent irruption. Ils se posèrent à côté des étudiants. Le compartiment fut envahi par les aboiements de leur rap et, comme ils avaient beaucoup de choses à se dire, par leurs braillements, leurs éclats de voix, leurs ricanements qui se devaient d'être plus bruyants encore que leur musique.
Le changement d'ambiance devint vite insupportable.
Une jeune étudiante, qui avait plus de caractère que les autres, posa ses feuilles et se tourna vers les chenapans.
-S'il vous plaît... s'il vous plaît, vous pouvez pas baisser un peu...
Ses paroles n'eurent aucun effet; en classe déjà, ces collégiens ne devaient jamais écouter leurs profs, surveillants ou même dirlo; alors une minette...
Mais la jeune fille se leva, prit un des i-pod, l'éteignit et regarda un des gamins droit dans les yeux.
-Vous dérangez tout le monde avec votre musique, vous parlez trop fort! Vous comprenez? Baissez le son, merci.
Le gamin qu'elle fixait ne comprit pas ce qui lui arrivait; il poussa un meuglement d'exaspération et de révolte.
-Elle a éteint mon i-pod, hé, elle a éteint mon i-pod, la salope.
Les autres serraient les poings; l'un d'entre eux se leva.
-Dégage, sale pute!
Il y avait du gaz dans l'air. Le commercial leva le nez de ses documents, la petite dame posa son livre. Moi, je m'enfonçai dans mon siège de façon à faire disparaître ma grosse tête chevelue. En même temps, je ne pouvais pas m'empêcher de la remonter pour voir ce qui se passait.
-Tu me parles pas comme ça, petit con! Tu me traites pas de pute!
-Allez, vas-y, la blonde, avec mes potes, on va te pécho, on va te déchirer la chatte.
Ces propos d'une délicatesse extrêmes furent accompagnés d'une bourrade. Le tram tourna à peu près au même moment et la jeune fille alla s'étaler contre une vitre. Elle retomba dans un coin, resta accroupie par-terre, se tenant la tête entre les mains. L'un de ses amis l'aida à se relever et à se rasseoir sur son siège - elle retenait ses larmes. Un autre se tourna vers les voyous.
-Attendez, vous êtes quatre contre une fille, ça va pas non?
-Qu'est-ce tu veux, toi?
Un des gamins s'approcha sans vergogne du jeune homme qui faisait une tête de plus que lui. Il se mit à lui parler sous le nez, chacun de ses propos était comme un coup de croc.
-Y'a un blanc bec qui nous a pris la tête y'a pas longtemps... comme toi. Mes potes, ils l'ont pécho dehors, ils lui ont ravagé sa face... Baisse les yeux ou on te plante.
Je m'étais carrément allongé sur mes deux sièges. Je devais être invisible.
Le « blanc-bec » était du genre diplomate. C'était un petit jeune coolos; un bandeau enserrait sa longue chevelure bouclée; il portait un pantacourt et un tee-shirt ample; ses lèvres étaient bien rouges. Il voulut arrondir les angles, essaya d'expliquer aux gamins que « ça se faisait pas » de pousser les filles et de leur parler comme ils l'avaient fait.
Les gamins de leur côté lui sortaient les pires insultes et il tendait les mains en signe d'apaisement; « j'ai pas envie de me battre » répétait-il.
J'entendis enfin un bruit de pas lourds. Je sortis la tête de ma planque et la rentrai aussitôt.
Un affreux lascar débarquait, en survêt' et crâne ras; sa grosse bouche noirâtre exprimait une haine abominable. Ajoutez à cela des joues assombries par une barbe naissante, une démarche saccadée, et vous aurez sous les yeux le sinistre individu que je vis brièvement, le genre de gars qu'on n'a pas envie de croiser tard le soir.
-Qu'est-ce qui se passe?
-Ouéch, Djam, c'est ce bâtard, il nous a traité!
-Il a dit qu'on était des fils de tepu!
Le terrible lascar s'adressa alors à notre jeune diplomate.
-T'es sur mon territoire ici. Quand tu traites un mec de ma race, moi aussi tu me traites de fils de tepu...
Il y eut aussitôt une série de claquement qui retentirent dans tout le tram, claquements accompagnés chacuns de cris de douleur. A côté de moi, le commercial ravalait sa salive.
Le tram s'arrêta enfin. Je lançai un coup d'œil furtif. La petite vieille, près de la sortie, dans un coin, serrait son sac à main en tremblant comme une feuille. A ses pieds, l'étudiant ne se protégeait même plus, il encaissait avec des râles sourds. Ses lèvres avaient éclaté comme un fruit trop mûr, son nez, bien droit auparavant, était enfle et cabossé. Les portes s'ouvrirent. Le lascar lui assena un coup de pied terrible qui l'envoya valdinguer sur le quai. Les deux amis du jeune homme sortirent aussitôt et se portèrent à son secours. La petite vieille, quand elle vit que la voie était libre, sortit elle aussi, le dos courbée, avec ses jambes mal assurées.
Les portes se refermèrent. La machine se remit en marche. Dehors, la jeune étudiante blonde leva la tête; je vis son visage défait, bouleversé par les larmes, s'éloigner.
Djam crâcha par-terre. Les gamins jubilaient.
-Enculé de Céfran!
A l'intérieur, mon patron baissait les yeux. La petite lectrice s'était replongé dans son livre; elle en tournait les pages d'une main nerveuse et tremblante.
Allongé que j'étais sur mes deux sièges, je fis semblant de dormir. D'habitude, on emmerde pas quelqu'un qui dort, non? Puis, s'ils viennent me réveiller, je leur dirai que j'ai rien à voir avec ces salauds, ces... ces sous-chiens de Céfrans... Je suis Roumain, moi.
Si vous avez apprécié ce petit texte, vous adorerez l'épopée des Frères Muslims, en huit épisodes, la saga de trois Syriens venus draguer - à leur manière - de jolies blondes des pays du nord. C'est par ici: Frères Muslims (prologue).