Frères Muslims (deuxième épisode): L'échappée belle

Publié le par Eminescu

Ils ont des balles, nous avons des mots.

Paru précédemment sur le blog d'Eminescu:

Frères Muslims (prologue)

Frères Muslims (premier épisode): L'appel de Wassil

AVERTISSEMENT : Cette histoire, aussi choquante qu'elle puisse paraître, est basée sur des faits réels. Ils ont eu lieu dans un train en partance de Lille en janvier de cette année. Qu'on veuille la voir ou non, qu'on l'édulcore ou qu'on la censure, la réalité reste ce qu'elle est.

La sonnerie retentit longuement, annonçant les cours de quatre heures. Sans se presser, les élèves s'agglutinaient par classes devant les portes vitrées du hall.

Jawad et Naïm restaient dans leur coin avec leurs potes Muslims. Les profs n'allaient pas tarder à débarquer et ils n'avaient plus beaucoup de temps pour se faire la malle.

L'espace goudronné dans lequel ils se trouvaient était entouré de murs, eux-mêmes surmontés de grillages.

-Une vrai prison ! s'exclama Jawad, sans desserrer les dents.

Ses yeux noirs fixaient le portail. C'était la seule portion de l'enceinte que les deux Syriens pouvaient escalader, mais il y avait Rémy, le surveillant, qui regardait fréquemment dans leur direction.

-T'es sûr qu'on doit y aller maintenant, avança Naïm. On peut pas attendre cinq heures ?

-Non, les gonzesses vont se barrer. On se casse toute de suite. C'est pas cette tarlouze qui va nous arrêter.

Dans un élan de colère, il s'apprêtait à passer en force, à écarter Rémy en le frappant si nécessaire, mais Saïd l'arrêta de ses deux bras.

-Attends, si le pion vous voit, il préviendra le CPE et là, mon pote, pas bon...

-Rien à foutre.

-Attends...

Il retint encore le jeune Syrien qui allait lui échapper.

-On va faire diversion.

Saïd se tourna vers le petit Billel.

-Va voir Rem's et essaie de l'amener quelque part, le temps que Jawad et Naïm se barrent. Toi, t'es un intello, il t'aime bien.

Billel n'aimait pas se faire traiter d'"intello", ni passer pour l'ami des surveillants. Il acquiesça à contrecœur.

La deuxième sonnerie se fit entendre.

-Les profs vont débarquer ! s'écria Toufik. Ils vont se faire choper !

-T'inquiète, je les connais, les profs. Le temps qu'ils finissent leur café, on a encore quelques minutes, le rassura Saïd, pendant que Billel traversait la cour, derrière les élèves vaguement en rang.

Il se dirigea vers Rémy. Ce dernier faisait la morale à deux sixièmes qu'il avait surpris en train de se bousculer.

-Hé ! Rémy ! J'ai un truc à te demander...

Le surveillant, interrompu en pleine mise au point, était un peu gêné.

-De quoi s'agit-il ?

-Tu sais, quand t'es arrivé, au début de l'année, tu nous as dit que t'étudiais à la fac et que tu lisais plein de bouquins...

Le petit Maghrébin parla plus bas.

- ...J'aime bien lire. Tu pourrais pas me donner des conseils ?

-Parles-en à ta prof de français. Elle est là pour ça.

-Ben, c'est-à-dire qu'elle voudra pas... Je suis rebeu et elle est raciste.

Rémy connaissait la réputation d'Yvonne. Il se ravisa. Après tout, cela faisait des mois qu'il luttait avec ces jeunes issus de l'immigration. Il avait l'occasion d'en mettre un dans sa poche.

-...OK ! Je te prépare une liste pour demain !

-Ben, ce soir, on va à la Fnac avec ma mère et...

-Je comprends.

Le surveillant soupira. Quels titres pouvait-il lui conseiller ? Là. De but en blanc. Les deux sixièmes se demandaient s'ils échapperaient à la punition qui les attendait et les Syriens, un peu plus loin, trépignaient. Les enseignants quittaient la salle des profs et ils avançaient dans les couloirs tout en riant des plaisanterie d'un collègue boute-en-train.

-...Excuse-moi, mais ça me gêne d'en parler devant tout le monde. On pourrait pas se poser dans un coin deux minutes. Si Toufik et les autres apprennent que j'aime lire, ils vont encore me traiter d'"intello"...

-Pas de souci.

Le surveillant et le petit Maghrébin gagnèrent l'entrée du grand hall.

Ils croisèrent un prof de physique en blouse. Il avait préparé un contrôle long et difficile pour ses élèves. Il était particulièrement pressé.

Billel eut des sueurs froides. L'enseignant allait ouvrir la porte, il l'interpella :

-Monsieur!

L'autre tourna la tête et ne vit pas, de l'autre côté des baies vitrées, Jawad et Naïm qui traversaient la cour en courant et se jetaient sur le portail comme des chiens enragés sur les barreaux d'une cage.

-Je viens de voir M. Bourletis. Il veut vous parler... C'est à propos d'un élève que vous avez puni...

-Il veut me parler? Là, maintenant?

-Oui. Des parents ont appelé, un truc dans le genre...

L'enseignant soupira et se dirigea vers le bureau du CPE. Billel revint à Rémy qui pérorait sur Tolkien et Stephen King. Il ne put arrêter deux nouvelles profs, deux jeunes femmes qui gagnèrent la cour tout en discutant. La masse des élèves, qui criaient, hurlaient, les frappa de plein fouet. Elles ne prirent garde aux deux fugitifs qui retombaient de l'autre côté du portail et disparaissaient derrière les hauts murs d'enceinte.

Quand Yvonne signala leur absence, les deux Syriens étaient déjà loin. Ils montaient dans un bus pour le centre-ville, faisant fi du chauffeur qui leur demandait de prendre un ticket.

Ils s'assirent au fond de l'engin.

-Putain ! Et si on se fait choper par un contrôleur ? lança Naïm, affolé.

-T'inquiète.

Jawad essuya de sa manche l'écran tactile de son portable.

-Regarde ça.

Il lui montra un plan des lignes de bus et de métro parsemé de points rouges. Billel, qui était décidément le plus futé de la bande, lui avait installé une application : des voyageurs solidaires lui signalaient la présence de contrôleurs en temps réel. Le Syrien ne comprenait guère le français, déchiffrait mal l'alphabet latin, mais il avait saisi le système de numérotation des bus, et à quoi renvoyaient les points rouges sur la carte.

-J'ai vérifié. Pas de contrôleur sur la ligne.

Naïm se renfonça dans son siège, soulagé. Il avait une peur bleue des flics et des contrôles. Il revoyait sans cesse son père devant la glace, taillant aux ciseaux sa belle barbe. Ses joues, plus claires que le reste de son visage, apparaissaient peu à peu. Il ouvrait son rasoir et en passait la lame le long de la mâchoire, sur son menton, le trempait dans le lavabo ébréché de la salle de bain.

Il ne restait plus, bientôt, qu'une moustache qui lui retombait sur la lèvre inférieure. Son père était méconnaissable.

-Fiston, un long voyage nous attend. Nous n'avons plus le choix. La police du gros porc me recherche. L'endroit n'est sûr ni pour vous ni pour moi. Il faut fuir.

Le bus s'arrêta sur la Grand'Place. Jawad agrippa le blouson de son acolyte.

-Ça doit être par là. On descend.

Au-dehors, l'air était chargé d'humidité ; le soir tombait.

Les Syriens ne jetèrent pas même un coup d’œil aux monuments dont ils étaient entourés. La Colonne de la Déesse, commémorant la résistance de Lille aux Autrichiens, sous la Révolution ; la Vieille Bourse, typique de la Renaissance flamande ; le classicisme de la Grande Garde, qui accueillait jadis les soldats de Louis XV ; le siège de la Voix du Nord, quotidien local, et son pignon à pas de moineaux ; le Théâtre ; l'hôtel Bellevue où séjourna le grand Mozart.

Pour tout dire, l'histoire et les beautés architecturales de leur pays d'accueil les laissaient indifférents.

Les yeux rivés à la carte qui s'affichait sur son portable, Jawad conduisit son pote Naïm dans une avenue de traverse. Il avait du mal à s'orienter. Il leva tout à coup les yeux. Horreur ! Ils avaient atteint le parvis d'une cathédrale, édifice maudit aux statues sacrilèges. Ils détournèrent leur regard à la vue de la croix, repensant aux chrétiens, ses mécréants, ses idolâtres, les alliés du gros « porc » et de sa clique d'Alaouites.

Les deux ados firent demi tour et se retrouvèrent à leur point de départ.

Jawad essaya alors de demander son chemin aux passants. Les jeunes filles auxquelles il s'adressa en priorité fuirent l'agressivité de son regard. Une dame entre deux âges, assez avenante, s'arrêta quelques instants.

-Elgwar... elgwar … se mit à bafouiller le Syrien.

-Je ne comprends pas ce que vous dites, jeune homme.

-Nous... aller... gawar.

-Vous voulez boire ?

L'autre fronça les sourcils.

-... boire ?

La dame agita le pouce devant sa bouche. Jawad secoua la tête.

-Tchou ! Tchou ! Gawar ! Gawar !

-Ah ! La gare ! Vous allez à la gare !

Elle s'arrêta pour réfléchir.

-Il y en a deux. La première, Lille-Flandres, dans cette direction. La deuxième, Lille-Europe...

Elle avait à peine levé la main pour montrer la direction de la première gare que les deux étranges garçons lui faussaient compagnie.

La dame secoua la tête, surprise, avant de reprendre son chemin.

-J'sais pas si on a bien fait de se barrer de cours, comme ça, continuait Naïm tout en courant par moments derrière Jawad... On aurait mieux fait de rester en classe... Maintenant que j'y pense, s'ils appellent les flics ?

-Mais ta gueule à la fin, putain, ta gueule !

A vrai dire, M. Bourletis, le CPE, s'était contenté d'appeler leurs parents. Ces derniers, à qui la mairie avait installé Canal Sat', regardaient des émissions en arabe sur Al Jazeera. Il était un peu plus de quatre heures et, les uns comme les autres, ils étaient confortablement assis dans leur sofa. C'est tout juste si les deux pères daignèrent décrocher, et ils ne comprenaient pas pourquoi on les dérangeait. Leurs fils avaient bien le droit de traîner un peu, c'étaient des garçons.

Apparut bientôt un édifice à la façade imposante de pierre et de fer, façade typiquement haussmannienne. Ils y étaient. Jawad accéléra encore le pas. C'était pour lui le palais des Mille et une nuit. A l'intérieur se trouvaient les beautés dont lui avait parlé Wassil. Elles n'attendaient plus qu'eux pour se livrer. S'ils ne pouvaient baiser devant les voyageurs, au tout venant, ils se réfugieraient dans les toilettes. Elles se battraient pour baisser son pantalon et sortir sa bite de son vieux slip.

Devant Jawad et Naïm, qui l'avait rattrapé, les portes automatiques s'ouvrirent d'elles-mêmes. Derrière, en lieu et place des beautés du sultan, des houris que promet le Prophète, des mamies ratatinés, quelques paysans se rendant à la foire, de jeunes maçons, plusieurs clochards et un homme à la mine réjouie qui jouait de l'accordéon. Ils cherchèrent des yeux leur pote Wassil. Personne.

Jawad inspecta les quais, visita les toilettes, revint dans le hall, frémissant de déception et de colère. Il s'empara de son portable.

Un p'tit air ben d'chez nous ! Quoi ? Ça plaît pas aux Syriens ? Tant pis, Yvette, remets-en un coup ! Taaa dadidada tsoin tsoin! Ouais !

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