Frères Muslims (septième épisode): Un lampadaire

Publié le par Eminescu

Ils ont des balles, nous avons des mots.

Paru précédemment sur le blog d'Eminescu:

Frères Muslims (prologue)

Frères Muslims (premier épisode): L'appel de Wassil

Frères Muslims (deuxième épisode): L'échappée belle

Frères Muslims (troisième épisode): De l'ombre à la lumière

Frères Muslims (quatrième épisode): Un cauchemar

Frères Muslims (cinquième épisode): Révélations

Frères Muslims (sixième épisode): Petite altercation

AVERTISSEMENT : Cette histoire, aussi choquante qu'elle puisse paraître, est basée sur des faits réels. Ils ont eu lieu dans un train en partance de Lille en janvier de cette année. Qu'on veuille la voir ou non, qu'on l'édulcore ou qu'on la censure, la réalité reste ce qu'elle est.

Toufik et ses potes s'étaient réunis à l'intérieur de la résidence, dans l'un des recoins que formaient les bâtiments en quinconce. Ils étaient une quinzaine de Blacks et de Rebeus, encapuchonnés et le visage masqués par des foulards. C'était la tenue qu'ils arboraient pour « casser du Blanc » ou piller les échoppes du centre-ville pendant les manifs.

Ils se tenaient loin du halo d'un lampadaire.

-J'ai juré, marmonnait le terrible voyou. J'ai juré et je n'ai qu'une parole.

°°°

Ce matin-là, Rémy était d'assez bonne humeur : il pensait au petit entretien qu'il avait eu avec Billel. Son travail de surveillant n'était pas facile. Les élèves ne l'écoutaient pas et le vacarme, dans la salle d'étude, était assourdissant. Mais Rém's sentait que ses efforts portaient leurs fruits. A force d'user de gentillesse et de sympathie, il s'était concilié Billel, ce qui lui assurerait bientôt le respect des autres. Ces études allant bon train, il pensait se lancer – pourquoi pas ? - dans l'enseignement.

Rémy sentit pourtant que quelque chose clochait en arrivant au collège. Les élèves murmuraient entre eux et se retournaient sur son passage. Les études se déroulèrent dans un silence inhabituel.

« Le pédé » « la tarlouze » entendit-il murmurer à son passage, dans la cour de récréation.

Le surveillant s'arrêta net, comme en proie à un vertige.

Et s'ils savaient ? S'ils savaient qu'il était homo ? S'ils l'avaient découvert d'une manière ou d'une autre ? Mais comment ? Ils ne les croisaient jamais dans les quartiers du centre-ville. Et quand bien même ils l'auraient vu, Steeve et lui ne se tenaient jamais la main.

Et pourtant ce silence... Ces visages fermés...

À midi, Rém's eut un début d'explication. On apprit que Jawad, Naïm et Wassil avaient été arrêtés la veille, dans un train reliant Lille à Bruxelles. Le collège était sous le choc. Accusant le coup, leurs amis maghrébins n'en voulaient que plus au surveillant d'avoir voulu confisquer le portable de Jawad ; et ils avaient dressé contre lui une partie du collège.

Cela le rassura en partie.

Il voulut s'expliquer avec Toufik, le plus remonté, mais ce dernier ne fit que bougonner. Tant pis. Il oublierait vite.

À cinq heures, Billel vint le trouver au portail. Il y en avait au moins un qui ne lui faisait pas la gueule.

-J'ai regardé les bouquins que tu m'as conseillé, commença le petit gars d'une voix hésitante.

-Ah ouais ? T'as été à la Fnac ? C'est marrant, j'y étais, moi aussi. Je t'ai pas vu.

-J'ai acheté un livre de Stephen King. Misery.

-Faut pas que tu le lises tout seul. Ça fiche les chocottes.

-Je l'ai commencé. C'est trop bien... Sinon, tu rentres chez toi, là maintenant ?

-Non, je vais d'abord faire des courses, répondit Rém's en riant. Les surveillants aussi ont besoin de manger. Pourquoi tu me poses cette questions ?

-Comme ça, pour parler... Et t'habites où ?

-Tu es bien curieux...

-C'est juste pour savoir... Si des fois on veut se voir pour échanger des bouquins...

Des profs plus anciens avaient mis en garde le surveillant contre une trop grande proximité avec les élèves. On leur donne ça et... Mais Rém's avait eu une journée exécrable. Il avait besoin d'un peu de contact. Cette conversation lui faisait du bien. Et puis, pourquoi ne pas sympathiser avec ce petit sixième ? Il était si agréable.

-... OK, super ! Un de ces quatre, je passerai te voir, si ça te dérange pas.

-Préviens-moi avant quand-même...

Billel repartit comme il était venu.

Au fond, le petit Maghrébin ne le détestait pas, mais l'occasion de faire le buzz était trop belle. La veille, il avait tout déballé sur les réseaux sociaux et son post venait confirmer ce que beaucoup soupçonnait.

Il retrouva Toufik près d'un arrêt de bus.

-C'est bon. Je sais où il habite. Et je sais aussi qu'il va faire des courses avant de rentrer chez lui.

-Il lui faudra, quoi, une demi-heure, un peu plus peut-être, calcula Saïd.

Toufik cracha, regarda du côté de Norman qui se mit à trembler comme un moineau.

-J'appelle les potes du quartier.

Non, Billel n'avait rien contre Rém's, mais il risquait de passer pour un « pédé » lui aussi, s'il n'aidait pas les autres. En plus d' « intello », cela faisait beaucoup.

Bientôt, des gars plus âgés passèrent les prendre dans des bagnoles volées.

Ils s'arrêtèrent devant la résidence du surveillant. Se recouvrant la tête de leur capuche, dissimulés par leur foulard, ils sautèrent par dessus le portail automatique et se postèrent, alors qu'ils faisaient déjà nuit noire, dans le recoin que formaient deux bâtiments, sur le chemin du surveillant.

Billel resta à l'entrée, cinquante mètres plus bas, le dos plaqué contre la haie. Il avait pour mission de faire le guet. Non, il n'avait pas le choix.

Un bruit de moteur se fit entendre. Discrètement, il pencha la tête du côté du portail.

Rémy descendit d'un bus avec un sac de courses dans chaque main, s'arrêta. Steeve le rejoignit, chargé lui aussi.

Billel détala afin de prévenir Toufik.

-Dis, p'tit Rémy, t'as pas envie ?

-De quoi ?

-D'une pipe, là, dans le parc...

-On est devant l'appart. Tu peux pas attendre ?

L'autre le dépassa et posa ses sacs devant lui. Il avait un sourire coquin.

-Stop ! J'ai envie de goûter à ton gland.

-Mais on peut pas faire ça ici. Si quelqu'un nous voit ?

-C'est justement ce qui m'excite. Pas toi ?

-Et les courses, qu'est-ce qu'on en fait ? On les laisse en pleine rue ?

-Ben ouais, répondit l'autre sans se départir de son sourire. On les laisse là.

Les deux hommes passèrent entre les balançoires et le bac à sable, déserts à cette heure-là, longèrent un toboggan et se glissèrent derrière une barrière de bambous taillés qui leur arrivaient à la poitrine. Steeve s'accroupit, si bien qu'on ne voyait de la rue que le haut du corps de Rém's.

-C'est bon, je l'ai vu, annonça Billel, un peu essoufflé, il arrive avec son copain.

-Tant mieux, on aura les deux tarlouzes pour le prix d'une.

Les voyous attendirent. Leurs proies n'arrivaient jamais.

-T'es sûr que tu les as vus ?

-Oui, ils descendaient du bus.

-Putain, ils font quoi...

Les potes de Toufik s'impatientaient, les plus âgés surtout. Cela faisait une bonne demi-heure qu'ils poireautaient pour des conneries de gamins. Ils n'avaient pas de quoi fumer et ils se pelaient les couilles.

-C'est bon. On se casse.

Toufik, secondé par Saïd, eut toutes les peines du monde à les retenir.

-Non, attendez encore une minute. Une minute. S'ils viennent pas, vous pouvez vous barrez... Billel, va voir ce qu'ils foutent !

Le petit sixième courut en sens inverse. Personne sur le chemin. Personne au portail.

Il regarda à travers les barreaux : des sacs de courses sur le trottoir, mais aucune trace des deux homos. Ils parcourut des yeux la rue.

Des gémissements à peine perceptibles... Ils venaient du parc. Entre une balançoire et un toboggan, derrière une palissade, le petit Maghrébin aperçut son surveillant, la tête ramenée en arrière ; il haletait comme certaines femmes, dans les vidéos que mataient ses copains. Son compagnon se releva bientôt, lui montra quelque chose sur sa langue qu'il avala avec délice.

Billel était écœuré.

-Ça t'a plu ?

-C'était divin.

-Tu vois que t'aimes le risque, toi aussi. Et si une mamie t'avait surpris en train de jouir.

-Tant pis pour elle. J'aurais joui.

Ils riaient tout en se dirigeant vers le portail.

Billel courut dans l'ombre de la haie, puis des grands bâtiments.

-... Personne a volé nos courses. C'est déjà ça.

-Cette fois, ils arrivent, lâcha-t-il, tremblant de tous ses membres. Ils se faisaient des saloperies.... Ils ont fini... Ils seront là dans une minute...

Rém's et son petit ami marchaient côte à côte. Le surveillant sentait comme une douleur délicieuse dans le bas-ventre. Ses testicules avaient été caressés, mordillés, et son sexe, tant sollicité, retombait à peine.

Tous deux tournèrent, en haut du petit chemin, pour gagner le bâtiment qu'ils habitaient.

-Elles sont là, les tarlouzes ! Les tapettes ! Les fiottes ! entendirent-ils beugler.

Frappé de toutes parts, Steeve tomba très vite et, ramenant les mains derrière la tête, en position fœtale, reçut des coups de pieds furieux dans le dos et dans l'estomac. Un énorme black lui sauta dessus à pieds joints.

Les autres voyous se saisirent de Rém's par les bras et par les jambes. Le surveillant eut beau se débattre, on le soulevait. Il ne pouvait agiter ses jambes qui étaient tenues, chacune, par plusieurs bras. On les lui écarta.

-Ça faisait longtemps que j'avais envie de faire ça, lui lança Toufik. Tu vas voir, tu auras plus envie d'éjaculer dans le trou du cul de ton pote.

Avec des cris sauvages, les voyous, se servant du jeune homme comme d'un bélier, s'élancèrent.

Rém's releva la tête : un lampadaire lui venait entre les jambes à une allure démentielle.

Si ce texte vous a plu, n'hésitez pas à découvrir mon dernier roman: Puissance de la terre. Les scènes y sont bien plus intenses que dans Frères Muslims. En voici quelques extraits: Attention, il va y avoir de la bagarre! (N'hésitez pas à passer l'introduction, les textes proprement dits se trouvent sous le lien).

Non, un lampadaire n'est pas fait pour ça!

Non, un lampadaire n'est pas fait pour ça!

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