Frères Muslims (sixième épisode): Petite altercation

Publié le par Eminescu

Ils ont des balles, nous avons des mots.

Paru précédemment sur le blog d'Eminescu:

Frères Muslims (prologue)

Frères Muslims (premier épisode): L'appel de Wassil

Frères Muslims (deuxième épisode): L'échappée belle

Frères Muslims (troisième épisode): De l'ombre à la lumière

Frères Muslims (quatrième épisode): Un cauchemar

Frères Muslims (cinquième épisode): Révélations

AVERTISSEMENT : Cette histoire, aussi choquante qu'elle puisse paraître, est basée sur des faits réels. Ils ont eu lieu dans un train en partance de Lille en janvier de cette année. Qu'on veuille la voir ou non, qu'on l'édulcore ou qu'on la censure, la réalité reste ce qu'elle est.

Mariame n'aurait su dire depuis combien de temps elle était dans sa cachette. Le noir total. Elle entendait ses sœurs se débattre, crier. Elle ramena à elle ses jambes menues. Il ne fallait pas qu'ils la trouvent. Non ! Elle osait à peine respirer. Des pas lourds, puis des pleurs étouffés, de l'autre côté. Étaient-ils partis ? Elle attendit. Assise sous l'évier, elle embrassa ses genoux. Sa mère gémissait. Cela lui rappela la naissance de sa petite sœur, un an auparavant. Ses oncles et tantes, ses grands parents leur avaient rendu visite et elle avait joué toute une semaine avec ses cousines, au chat, à la marelle et au ballon prisonnier. Le petit frère que la famille attendait était-il en train d'arriver ? Elle repoussa la porte du placard de ses deux pieds, donna un coup de tête dans le siphon en se retournant et, après s'être extirpée de sa cachette, se releva dans la cuisine.

La lumière du jour l'aveugla.

Bientôt, elle distingua ses trois sœurs. Mais qu'avaient-elles ? Leurs cheveux étaient en désordre, leurs robes déchirées, souillées. Elles pleuraient autour de maman... Maman qui était allongé à terre, qui gémissait. En lieu et place de son ventre gonflé, une béance, une énorme plaie rougeoyante. Tout autour, du sang et un liquide jaunâtre, épais. Elle tenait le petit frère dans ses bras. Un cordon blanc était accroché à son ventre. Il ne bougeait pas, il ne pleurait pas comme la petite sœur, un an auparavant. Une grimace étrange restait figée sur sa petite tête blanche et chauve.

Un crépitement assourdissant les fit sursauter, elle et ses sœurs. Elles entendirent leurs voix. Ils étaient sur la place, au-dehors.

Mariame s'avança vers la fenêtre, en écarta légèrement le rideau de gaze.

Au pied de l'église, dont la porte et les vitraux avaient été brisés, des hommes barbus, en djellaba, appliquaient la tête de son père sur un énorme billot. L'un d'entre eux – son visage allongé devait lui rester en mémoire – brandissait une hache.

« Chien de chrétiens ! »

La petite fille lâcha le rideau et s'affaissa contre le mur de la cuisine dévastée.

°°°

-Papa, pourquoi tu rases ta barbe ?

-Si la milice du gros porc met la main sur moi...

-Et pourquoi ils mettraient la main sur toi ?

-Ils ont repris la ville avec l'aide des Croisés. Ils vont emprisonner tous ceux qui ont combattu pour Allaouah.

Méconnaissable sans sa barbe, l'homme tourna vers Naïm son visage allongé :

-Fiston, un long voyage nous attend. Nous n'avons plus le choix. La police du gros porc me recherche. L'endroit n'est sûr ni pour vous ni pour moi. Il faut fuir.

°°°

Les trois Syriens avaient atteint la porte du TGV juste avant que les agents ne les rejoignent. Wassil avaient maintenu les battants de ses deux bras écartés pendant que Jawad et Naïm passaient dessous. La porte s'était refermée sous le nez de leurs poursuivants.

-Don't touch me ! Don't touch me ! criait Eva, hystérique.

Wassil recula dans l'allée, se tourna vers ses deux potes sans se départir de son sourire en coin.

Alors Marieke prit son courage à deux mains. Le Syrien était robuste, mais elle était plus élancée que lui. Elle s'approcha.

-You are ugly, you and your friends, lança-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. You are rude and you stink. How can we be interested by you ?

Wassil voulut frapper la jeune fille. Comment osait-elle lui parler de la sorte ? Elle ! Une femme ! Naïm retint son bras.

Les trois adolescents se retirèrent au fond du wagon. Les Hollandaises s'assirent – leurs sièges étaient en vis-à-vis. Elles savaient que ce moment d'accalmie serait de courte durée. Derrière elles, les trois adolescents murmuraient.

Et qui pouvait leur venir en aide ?

Deux jeunes garçons parlaient de foot un peu plus loin, mais ils n'étaient guère plus âgés que les Syriens. Il y avait encore un homme très corpulent, avec une belle chemise. Il avait entendu crier Eva et il n'avait pas levé les yeux de son ordinateur. Que faire ?

-Je vais lui mettre une patate dans sa gueule, à celle-là, marmonnait Wassil au fond du wagon, près des valises. Quand je lui aurais fait bouffer ses dents, elle me sucera la queue sans pouvoir me mordre.

-Attends, attends, calme-toi, lui répétait Naïm.

-Elle dit qu'on pue, la salope, elle nous trouve laids. Elle se prend pour qui ? Devant un Muslim, les femmes n'ont pas à faire les difficiles.

Il se frappa la poitrine comme il le faisait avant un match de boxe. En Syrie, il était champion de kick-boxing.

-Attends, je vais aller les voir, moi. Je sais comment il faut s'y prendre avec les chrétiennes.

Jawad n'approuvait pas Naïm. Il était plutôt d'avis d'employer la force, comme le préconisait Wassil. Elles les avaient insultés.

-Non. Il faut leur parler, leur dire des mots romantiques. Après, on fait ce qu'on veut avec elles... Attendez-moi ici... Quand elles seront chaudes, je vous appellerai.

En Syrie, Naïm profitait des absences de son père pour regarder des films américains. Il prenait l'ordinateur portable de la famille et s'enfermait dans sa chambre. Les choses auraient pu mal tourner pour lui si le combattant de Daech s'en était aperçu. Il voyait dans ces films des œuvres sataniques, de la propagande de Juifs et de Croisés. Mais Naïm s'en délectait. Sa sensibilité se développait, s'affinait devant les morts tristes, les déclarations passionnées et les scènes torrides.

Calmement, il s'avança vers les quatre Hollandaises. Elles eurent un mouvement de recul en l'apercevant.

Il tendit les mains en signe de paix, s'assit de l'autre côté de l'allée.

Voici, transcrite en français, la conversation qu'il eut avec les quatre demoiselles.

-Mes amis n'ont pas été très corrects avec vous. Je suis venu pour vous dire que, vraiment, je suis désolé.

Les jeunes femmes, quoique méfiantes, apprécièrent ces excuses.

-Il n'y a pas de souci, du moment que vous nous laissez tranquilles.

-Vous savez, on a connu des moments difficiles. Mon père a failli être emprisonné en Syrie. On a vécu dans la peur pendant des mois et on a échappé de justesse aux assassins du régime d'Assad.

-Je comprends, répondit Marieke, mais on aimerait vraiment que vous nous laissiez tranquilles.

-Ma mère transportait mon petit frère dans ses bras, il n'avait que quelques mois. On l'a fait passer entre des fils barbelés aux frontières.

-C'est très triste.

Le jeune homme regarda d'abord par la vitre les quelques lumières des maisons qui défilaient au dehors, puis avec intensité les quatre demoiselles, de l'autre côté de l'allée.

-Mais, vous voyez, malgré toutes ces souffrances, malgré la guerre, les massacres qu'on a fuis, les journées de marche, de faim...

Sa bouche tremblait un peu.

-... je ne savais pas que des femmes belles comme vous m'attendraient si loin de mon pays. Je ne savais pas qu'au bout de notre périple...

Il s'arrêta à nouveau, comme submergé par l'émotion.

-... il y avait l'amour.

Les Hollandaises le regardaient, à la fois gênées et distantes. Naïm, pourtant, était sûr de les avoir touchées. Il se pencha vers Betty, avançant ses lèvres charnues; son visage allongé, au front et au menton fuyant, était tout entier tendu vers le long et langoureux baiser qu'il attendait. Naïm fermait les yeux.

Une gifle retentissante l'obligea à les rouvrir. La jeune fille, dégoûtée, l'avait frappé de toutes ses forces.

Wassil et Jawad vinrent aussitôt à la rescousse. C'est que Betty, à bout de nerfs, s'était mise à frapper au visage leur frère Muslim, et à coups de poings.

Florian Puget travaillait pour la presse parisienne. Il se rendait en Belgique pour recueillir le témoignage d'un déporté. C'était un homme de trente-cinq ans approchant le mètre quatre-vingt-quinze. Parfaitement bilingue, il avait écouté la conversation. Il avait même vu Wassil mettre la main aux fesses d'Eva. Mais il cherchait à se convaincre que ce n'était que des bisbilles d'adolescents, que les trois étrangers cherchaient à séduire les belles Hollandaises, ce qui était bien naturel, ma foi. Ah ! La rencontre des peuples et des cultures...

Il tremblait un peu et, faisant comme s'il ne s'apercevait de rien, il se replongea dans le travail préparatoire de son article. Il y était question, entre autres, de la lâcheté des Français sous l'Occupation.

Wassil empoigna le décolleté de Betty, étirant son pull et découvrant son soutien-gorge. Il allait lui allonger un crochet. Un premier pain le stoppa net dans son élan. Un deuxième le fit reculer. Il essuya sa lèvre en sang, regarda devant lui.

Les deux jeunes supporters de l'Ajax s'étaient levés de leurs sièges. C'était le plus petit, le brun, qui l'avait frappé.

-I'm a kick boxer champion, grogna le Syrien, ses petites dents pointues rougies par le sang.

Il se rua sur son adversaire, qui fit face à l'assaut. Les Hollandaises se plaquèrent contre les vitres du TGV. Il y eut un échange de coups aussi brefs qu'intenses. Le petit gars, mal assuré sur ses appuis – la machine tanguait – soutint le déluge de crochets qui s'abattit sur lui, répliqua, puis recula en se protégeant la tête de ses avant-bras. Le Syrien était plus massif, plus puissant ; d'un crochet dévastateur, il l'envoya valdinguer de côté. Le petit gars brun s'effondra sur Naïm qui se mit à pousser des cris de singe ébouillanté.

Florian Puget enfonçait sa tête dans l'écran de son ordinateur. Non, il ne se passait rien. Rien. Petite altercation entre gamins. Rien de plus.

Le deuxième supporter de l'Ajax, le blond, succéda au premier. Plus grand, plus assuré que son pote, il réussit à placer quelques directs qui percutèrent la gueule du redoutable Syrien. Mais il avait affaire à un démon. A son tour, il fut submergé par la vitesse et la force de frappe d'un adversaire plus enragé que jamais.

Alors, Betty prit une initiative qui sauva son défenseur d'un KO inévitable. Elle avait pratiqué un peu de self-defense et, se penchant hors de son siège, elle frappa Wassil dans l'entre-jambe.

Une douleur soudaine au bas-ventre l'arrêta net dans son enchaînement de crochets et d'uppercuts, il s'affaissa un peu dans un cri étouffé. Son adversaire en profita pour lui décrocher une patate qui lui ouvrit l'arrête du nez.

Cependant, Jawad restait en embuscade. Tandis que Wassil, groggy, enserrait le grand blond et roulait avec lui dans l'allée, il se jeta sur Eva.

Il la plaqua sur son siège, l'allongeant sur Fransiska qui, comme ses copines, se mit à hurler. Il monta sur son ventre, réussit à lui tenir les bras. La poitrine de la jeune femme s'agitait tandis qu'elle se débattait. Il approcha son sexe des deux seins.

Betty et Marieke le frappaient avec leurs portables et tablettes sans l'empêcher pour autant de se frotter à leur copine, et il est certain qu'il aurait déboutonné son jean et troussé la demoiselle si deux contrôleurs, alertés par le ramdam, n'étaient intervenus.

Et ils eurent toutes les peines du monde à arracher Jawad à la Hollandaise, toutes les peines du monde à séparer Wassil du supporter de l'Ajax.

-Police ! Police ! s’époumonait l'un des contrôleurs dans son portable. Bagarre ! bagarre ! Tentative de viol !... Nous arrivons en gare de Bruxelles. Individus très violents. A vous !

Le TGV s'arrêta bientôt, et une dizaine de policiers montèrent dans le wagon. Ils embarquèrent les trois Syriens qui laissaient derrière eux des traces de sang partout dans l'allée et quatre jeunes filles en état de choc.

Pendant l'arrêt, Florian Puget eut le temps d'expliquer aux policiers que cette altercations entre « jeunes » était allée très vite et qu'il n'avait pas eu le temps d'intervenir. De retour sur son siège, et son ordinateur, il se remit au travail. Il tremblait encore. Vraiment, les Français avait été d'une lâcheté insigne sous l'Occupation. Peu étaient entrés dans la Résistance et, s'ils l'avaient fait, c'était sur le tard, quand les Américains débarquaient.

Si cet épisode vous a plu, n'hésitez pas à découvrir mon dernier roman Puissance de la terre. Les scènes de bagarre y sont beaucoup plus fortes - j'ai passé tellement de temps à les travailler. En voici, par ailleurs quelques extraits: Attention, il va y avoir de la bagarre! Vous pouvez passer l'introduction, le texte proprement dit se trouve sous le lien.

Rage against the machine, Killing in the name, puissant coup de gueule contre l'armée et la police. Et révolte d'ados en manque d'inspiration. Les petits bobos, qui écoutaient les Eagles of Death Metal, ont été bien contents de voir arriver ces "enculés" de policiers. Cela n'enlève rien au ryhtme rageur et aux crescendos intenses du morceau, et il accompagne à merveille ce dernier épisode des Frères Muslims. Alors, c'était pas de la bagarre, ça? Tadada the forces... Tadada the forces... Ouh!

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