Robert Hue n'a pas voté!

Publié le par Eminescu

Robert Hue n’a pas voté !
 
 
De nos deux envoyés spéciaux à Montigny-lès-Cormeille.
 
 
Grand jour d’élections
 
              Bien peu nombreux de par le monde les bastions du communisme. Il reste encore Cuba et son leader Maximo - qui vit ses derniers jours -, la Corée du Nord qui fait parler d’elle avec son nucléaire, la Chine, dont la réussite et les investissements étrangers rendent le gouvernement anachronique. A côté de ces régimes qui résistent aux assauts du capitalisme, Montigny-lès-Cormeille, où vit Robert Hue, l’ex-leader du PCF.
Alors que partout en France l’affluence vers les bureaux de vote bat tous les records, certains cadres du PC et de la CGT se sont réunis dans la petite Mairie où trône le portrait de Monsieur Chirac. Plus pour longtemps. Cette année, Broussepoil dit « Lénine » en est persuadé : « le PC va faire quelque chose ». Un sourire mystérieux se dessine dans sa barbichette grisonnante. Ici on veut y croire. L’ambiance est d’ailleurs festive. A côté des piles des bulletins, du saucisson et une bouteille de rouge. A la bonne franquette. Le premier parti de France après la guerre a connu une crise, mais le redressement après cinq ans de droite ne saurait se faire attendre. « Les gens en ont marre », dit Bibi le rouge. « Y a les prolos qui marnent toute la journée pendant que les patrons s’en foutent plein les fouilles…Ils ont compris qu’il fallait voter pour Marie-Geo. » Il s’agit de Marie-Georges Buffet que la « bande des vieux briscards » appelle « Marie-Geo ». Mais l’événement du jour n’est pas tant la présidentielle que l’anniversaire de Monsieur Hue, que tout le monde attend avec impatience. L’ex-leader du PCF a fêté ses soixante ans samedi et le « politburo » lui réserve un accueil chaleureux : une haie d’honneur à son entrée et l’internationale, le poing levé, tandis qu’il glissera le bulletin de « Marie-Geo » dans l’urne.
 
 
Les vieux briscards se souviennent
 
En attendant la venue de cette personnalité si sympathique, ses amis de longue date nous montrent des photos. « Là, vous voyez, c’est notre voyage à Moscou, en 62, au milieu, c’est Kroutchev avec Marchais et Thorez, là, c’est moi, puis Bibi et Lénine, et là, c’est Bébert avec son collier ». Nous reconnaissons en effet, en plus svelte, de longs cheveux frisés, celui qui deviendra la figure marquante de son parti. « Ha ! Kroutchev, il a fait semblant de mettre un coup de chaussure sur Marchais… Ho !… Qu’est-ce qu’on s’est marrés… » Soudain, les visages se font un peu plus tristes. « C’est dommage qu’il ait lâché avec les missiles de Cuba, Kroutcho, il aurait dû faire péter quequ’têtes nucléaires dans la gueule aux Amerloques, qu’on en serait pas là… »
Mais l’on se ressaisit.
« Là, c’est les championnats de France de judo. Ha ! C’était un bon le Bébert, il te les foutait tous au tapi. Avant le combat, on lui disait : vas-y Bébert, c’est qu’un capitalo ! Il grinçait des dents, il clignait des yeux, puis il remuait du collier comme ça…Ho ! Il finissait toujours par leur casser quequ’chose. » « Là, c’est notre groupe de rock avec Bibi et Broussepoil : « les Rapaces ». Ah, ça donnait, hein ! Notre chanteur, c’était Bébert, alias Willy Balton. Fallait voir quand y montait sur scène avec sa gratte, il sautait partout « Feuck waï feuck, beuh ! », il secouait ses cheveux par-terre, oh !, c’était quequ’chose, hein ! ».
 
 
L’attente
 
Monsieur Hue se fait attendre. Avec les heures qui passent, les visages se crispent, les bras tombent. La bouteille de rouge vidée, quelques peaux de saucisson qui traînent sur la table du conseil municipal. Quatre heures et demies. La mairie ferme à six heures et Robert n’est toujours pas là. Bibi se frappe les cuisses en faisant les cent pas. Les cadres de la CGT paraissent tendus. « Il va pas nous lâcher maintenant », s’écrie enfin quelqu’un.
On se confie peu à peu à la caméra.
« On le reconnaît plus Bébert ses derniers temps… C’est depuis qu’il est devenu sénateur…
-Ne serait-ce pas le score de 2002 qui n’a pas permis le remboursement des frais de campagne ?
-Oui, il y a ça aussi, il voulait pas payer…
En effet, Lagardère l’a fait à sa place…Les esprits s’échauffent alors qu’il ne reste plus qu’un quart d’heure avant la fermeture du bureau de vote. « Tout ça, c’est la faute à l’autre petit merdeux, là, l’autre en jean… ouais, il nous a pris tous les jeunes, puis y a Arlette, la trotskyste, qui est sur not’dos depuis soixante-quatorze. » « Celle-là faudra pas qu’elle s’étonne si elle ramasse un bon coup de piolet sur la gueule ! » « Non, le coup dur, ça a été la Glasnost et puis la chute du mur. Ah j’en ai pleuré quand j’ai vu tous ces cons lâcher le socialisme. Qu’est-ce qu’ils y ont gagné, hein ? » « Et la gauche plurielle, on s’est fait avoir avec cette histoire. C’est le PS, il nous a refait le coup de 81. » « Puis 2002, ç’a été dur… » Six heures. Les anciens sont stoïques, peut-être un peu las. Mais ce qu’il y a de plus terrible dans cette passe difficile, c’est que Monsieur Hue les ait abandonnés.
-Il avait pas le droit de nous faire ça Bébert. Pas à ces poteaux.
 
 
Soirée spéciale élections
 
A la mairie, les vieux briscards sont devant un poste de télévision, dans l’attente des résultats du premier tour.
Les visages de Monsieur Sarkosy et de Madame Royal s’affichent avec leurs scores, puis viennent Bayrou, Le Pen, Besancenot, Laguillet… et enfin « Marie-Geo ». C’est le drame. Madame Buffet n’a obtenu que 1,9% des suffrages. Monsieur Hue qui a délaissé ses amis de longue date est reçu par Monsieur Poivre d’Arvor. Il doit sentir à quel point sa voix a pu manquer à son parti. Mais pourquoi n’a-t-il pas voté ? Il est déçu du score qu’on lui annonce, il ne s’en cache pas, mais appelle à voter Royal pour faire barrage à Monsieur Sarkosy. Les vieux briscards devant leur poste n’apprécient pas la leçon de morale.
Monsieur Hue est interrompu par le discours de Marie-George Buffet. Devant ses militants et sympathisants, elle parle avec la conviction qu’on lui connaît, cette sympathique petite dame, mais sa voix est émue : derrière ses lunettes, on la sent prête à fondre en larmes. Pour tous les « cocos », pour les « vieux briscards » surtout, c’est un coup dur.
 
 
Robert Hue craque
 
            Rendez-vous, tard dans la nuit, devant la maison de Monsieur Hue. C’est un pavillon charmant, bien différent des cités ouvrières qu’a connu le bloc de l’Est. Une grosse Toyota est garée sur le trottoir.
Les vieux briscards sont en colère.
            -Bébert, t’as pas voté ! s’écrie l’un d’eux. Ca pue du blair !
            -On t’as tous attendu, Bébert ! T’as oublié tes poteaux !
            Les fenêtres restent closes. Que fait Monsieur Hue ? Entend-il les plaintes déchirantes de ses amis de longue date ? Nous nous pressons devant la porte d’entrée en espérant le voir sortir.
            Bibi le rouge, qui n’a plus tous ses cheveux, n’a pas oublié Mai 68. Il était au premier rang contre les CRS, rue Gay Lussac. Il ramasse un pavé qu’il jette sur la fenêtre du premier étage. La vitre vole en éclat, la fenêtre s’ouvre aussitôt. Apparaît la tête ronde et ô combien sympathique de l’ex-leader du PCF. Il cligne des yeux. Il est rouge pivoine. Il hurle :
            -Vous avez pas bientôt fini ce merdier, ouais !
            -Attention les gars, il remue du collier !
 
De deux nouveaux envoyés spéciaux à Montigny-lès-Cormeille
 
            Nos journalistes sont en réanimation à l’hôpital, fort heureusement leurs jours ne sont pas en danger. Leurs fractures sont nombreuses, les caméras et les micros de France plus fortement endommagés. Des jeunes, qui fumaient des cigarettes près du lieu du drame, ont assisté à la scène. L’un d’eux témoigne :
            -Ben… on s’était roulé… une cigarette, quoi. Puis, y a des bouffons, là, qui faisaient du barouf. A un moment, y a un des papis, il a lancé un pavé sur la fenêtre. Puis le mec dedans y s’est grave véner. Les autres y se sont barrés. Y a que deux mecs qui sont restés avec un miiicro et une caméééra. On a entendu un gros barouf. Le mec il est sorti, c’était un gros nounours. Les deux, ils ont fait : « Ouais, pourquoi t’as pas voté et tout… » Il te les a chopé, pa pa pa ! Un truc de ouf. Ils ont volé dans tous les sens. Y en a un qui s’est retrouvé sur un arbe. L’aut, il avait la tête dans une bouche d’égoût et le micro dans l’fion…
 
 
La piste Marie-George
 
            Face à cette agressivité incompréhensible, nous menons l’enquête. Qu’est-ce qui a poussé Monsieur Hue a ne pas se rendre à son bureau de vote ? Pourquoi tant de colère alors que nos confrères n’ont fait que leur travail ? Il faut remonter à la journée du samedi. Ce soir-là, nous savons de sources sûres que le sénateur s’est rendu au siège du PCF. Les gendarmes sont formels. Ils l’ont flachés à 260 sur le périph (il bat le record des meilleurs présidentiables) et ont identifié le collier sur la photo, comme nous avons pu le vérifier par nous-mêmes. Les passants ont reconnu sa toyota noire alors qu’il se garait près du Politburo. Les fenêtres sont restées allumées jusque tard dans la nuit. Que s’est-il passé ? Nous savons que l’entente entre ces deux figures majeures de l’échiquier politique est des plus cordiales. Robert Hue a réformé le vieux PCF et penché pour un exécutif bicéphale, partageant le pouvoir avec une jeune femme blonde, un peu timide, Marie-George Buffet. La discussion tournait-elle autour du report des voix au second tour ? Quand bien même il s’est retiré en tant que président, l’engagement de Monsieur Hue au PCF ne s’est jamais démenti.
            Nous voulons en savoir plus.
            Une femme de ménage qui faisait des heures supplémentaires témoigne. Elle nettoyait les plinthes dans le couloir, près de la salle où a eu lieu l’entrevue de Robert Hue et de Marie George Buffet, le samedi 21 avril. Craignant pour sa personne, elle a souhaité garder l’anonymat.
            -Bous chabez, il bient tous les choirs, lé gros monchieur, hé boui ! Ils ch’enferment abé la patronne dans lé boureau et jé bous dis qu’ils ché donne dou bon temps ! J’entends crier la patronne quand jé fais les carreaux dé l’entrée en déchous.
            -Voudriez-vous dire, madame, que Marie-George Buffet et Robert Hue auraient une relation ?
            -Ah, ah, boui, j’ai bou l’achure. Mais hier choir, ch’était pas pareil. Jé crois qu’ils abaient oun problème…
            Ce que nous explique alors cette sympathique petite dame, c’est que Monsieur Hue souhaitait certaines faveurs de Madame Buffet, en arguant que c’était son anniversaire. Celle-ci aurait refusé.
            Ceci explique l’attitude de Monsieur Hue le lendemain : il n’a pas voté pour tirer vengeance de Marie-George. Ceci explique également la voix tremblante de la candidate : elle était travaillée non pas seulement par son score, mais par la rupture de la veille. De plus, l’ex-leader du PCF paraissait quelque peu agressif face à Monsieur Poivre d’Arvor, c’était encore ce douloureux épisode. Ainsi s’explique de même le drame qui a suivi, dans la nuit… Mais, certains points ne sont pas entièrement éclaircis : comment se peut-il qu’un homme de convictions comme Robert Hue ait négligé son devoir de citoyen ? Il nous faut interroger le principal intéressé.
 
 
Monsieur Hue aurait-il oublié de voter ?
 
Ce lundi-matin, après le score catastrophique de la veille, c’est jour de repos pour l’ex-leader du PCF. Après avoir acheté l’Huma, - nous l’avons vu qui remontait chez lui pour lire une petite heure -, notre champion de France de judo fait son footing dans le parc communal. Il a revêtu une vaste tenue de sport à capuche. Il court de son train de sénateur sur un petit chemin de terre, entre les arbres.
Accompagnés d’un caméraman, nous le suivons, un micro à la main. Notre ceinture noire, deuxième dan peine à trouver son souffle ; il a le visage très rouge. Autour de lui, des « jeunes » crient : « Les cocos, c’est des blaireaux ! ». Certains essaient de lui baisser le bas de sa tenue de sport. Ils fuient cependant comme une nuée d’oiseaux quand l’ex-leader du PCF lève la main sur eux.
            -Monsieur Hue, deux de nos confrères étaient avec vos amis du PCF et de la CGT pour le premier tour de la présidentielle. Vous ne vous êtes pas rendu au bureau de vote de Montigny-lès-Cormeilles. Pourquoi ?
            Des grincements de dents pour toute réponse.
            Peut-être, après tout, Monsieur Hue s’est-il levé tard ce dimanche d’élections, il avait bu après avoir quitté Madame Buffet et avait mal au crâne. Dans la journée, alors que le taux de participation battait tous les records, il dut manger le rôti de dindonneau de sa femme, supporter ses deux filles et leurs bavardages interminables. Il devait sortir le chien… Peut-être après tout, alors que l’affluence vers les bureaux de vote battait tous les records, a-t-il tout simplement oublié de voter… Nous voulons coûte que coûte en avoir le cœur net.
            -Nous savons de sources sûres que vous vous êtes rendu au siège du PCF, le samedi soir, pour votre anniversaire, et que Madame Buffet vous a refusé certaines faveurs… Alors est-ce une vengeance personnelle ? Un simple oubli ?
            Monsieur Hue, alias Willy Balton, s’arrête, se tourne vers nous. Il cligne des yeux et remue du collier…
 

Publié dans Nouvelles drolatiques

Commenter cet article