Une portière ouverte

Publié le par Eminescu

             Dans le calme ouaté de son auto, l’on vit dans un petit monde clos, et bien que les vitres donnent au-dehors sur la route et les paysages qui défilent. La radio nous met en relation avec des réalités lointaines. Et elle grésillait par moments à l’intérieur de sa Ford.

            -Il faudra que je prenne de l’essence, mon cœur, on en aura pas assez demain pour aller chez mes parents.

            Par-dessus sa cuisse recouverte d’un pantacourt beige, Christophe fouilla dans le caisson de sa portière ; il cherchait sa carte bleue. Un paquet de cigarette, des lunettes de soleil, un papillon, divers tickets, mais pas de carte. Il lui faudrait rentrer à l’appart’ et retourner prendre de l’essence. Sa carte devait se trouver dans la poche avant de son sac à dos. Temps pis. Il prendrait celle de sa copine ;

            Ils revenaient d’un bar où il avait bu plusieurs bières en ce dimanche après-midi. Tous deux auraient bien voulu se promener dans les prés fauchés, s’allonger près d’un lac sauvage, mais les nuages s’étaient amoncelé peu après leur départ, le ciel s’était assombri comme si l’hiver était revenu ; et ils avaient essuyé par intermittence de violentes averses.

            Christophe se rendit compte que les bières lui avaient donné envie de pisser. Non pas une de ces envies qui pèse comme une pierre sur tout le bas-ventre, qui fait imaginer la douleur d’une vessie qui éclate sous un coup de pied, dans un accident, mais une envie qui gâche un bon film ou empêche de jouir pleinement quand on fait l’amour. Il se dit que cette envie le gênerait pour prendre son essence, s’acquitter d’une tâche qui lui demandait un minimum de concentration : machine à carte où il craignait de se tromper de carburant, un pistolet toujours du mauvais côté, toujours trop court, les gens qui attendent derrière et vis-à-vis desquels il craignait de se ridiculiser.

            Il décida de se débarrasser de son envie de pisser. Il attendit un peu cependant, car il venait de doubler dans une ligne droite assez courte et craignait que l’auto le croise un peu plus loin en train de se soulager la vessie dans un fossé. Qu’en aurait pensé le petit vieux à l’intérieur ?

            -Je crois que je vais m’arrêter pour faire pipi, mon cœur.

            Dans la départementale qui descendait, la radio se mit à grésiller, il s’arrêta dans un virage ancien dont la courbure avait été adoucie et qui formait comme un chemin abîmé à côté de la route principale.

            Christophe ouvrit la portière, sortit dans le grand air humide. Un vent frais hérissa les poils de ses mollets dénudés. Il gravit un petit talus afin d’échapper au regard des conducteurs qui arrivaient tant d’un côté que de l’autre. La sensation de froid sur les pieds lui fit faire instinctivement de petits bonds, qui ne lui permirent pas d’éviter les gouttes d’eau des grandes herbes, mais amusèrent sa copine qu’il vit sourire à travers les reflets nuageux du pare-brise. Puis il marcha quelque peu, parmi les grands épicéas, sur un matelas d’épines sèches. Il marcha parmi ces géants calmes qui bruissaient, se balançaient de manière imperceptible. Il ne voyait plus son auto, il ne voyait même plus la route.

Publié dans Nouvelles quotidiennes

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